Le franc Cfa, pour ou contre ? (réflexion complète du docteur Claude Olowolagba)

FRANC CFA billets pièces

Depuis un moment, le Fcfa est au cœur d’une polémique. Les anti et pro Fcfa s'affrontent. Claude Olowolagba, docteur en économie, invite à dépassionner le débat. Il apporte sa contribution au débat.

Le monde, pour vivre et avancer doit se nourrir d’illusions. C’est ainsi qu’il en est arrivé à assimiler le temps à de l’argent. Désormais, le temps est de l’argent et les anglophones disent : « time is money ». Depuis, l’infinitude du temps a été séquencée pour devenir une marchandise à part entière plutôt que d’être entièrement à part.

Désormais, ce temps-là se monnaye.

Pourtant, avec Albert Einstein et certainement bien avant lui, on sait que le temps n’existe pas et que l’argent, cette invention humaine est une chose fiduciaire, c’est-à- dire fictive. Il n’empêche que de nos jours, la monnaie a une valeur interne déterminée par l’inflation et une valeur externe dont la parité par rapport à l’or ou au dollar américain doit être déclarée par tout pays membre du Fonds Monétaire International (Fmi).

Ainsi, le Franc Français (actuel Euro), auquel le franc Cfa est rattaché, est défini par un poids de cent soixante (160) milligrammes d’or fin, ce qui représente 5,11 Francs Français. Pour un dollar américain sur la base de trente-huit (38) dollars, l’once d’or fin.

C’est sous ce paradigme que le mardi 11 janvier 1994 à 20h, M. Antoine Ntsimi, Ministre camerounais des finances, a rendu publique, à Dakar, la déclaration des chefs d’Etat et de gouvernement de la zone Franc relative à la dévaluation du franc Cfa.

Cette annonce a ouvert à nouveau les hostilités entre ceux qui estiment que le temps était venu pour en finir avec cette monnaie au relent colonial et ceux qui, a contrario, pensent qu’il faut la conserver comme signe monétaire des pays qui en font usage.

Parler de taux de change d’une monnaie, autrement dit de sa convertibilité revient à déterminer soit le nombre de ce signe monétaire, le franc Cfa par exemple qu’il faut donner pour obtenir une unité de monnaie étrangère (Euro, dollar…), soit le nombre d’unités de monnaie étrangère que l’on reçoit en échange d’un franc Cfa.

- Le 26 décembre 1945 à sa création le 1 F Cfa= 1,70 Ff.

- Le 17 octobre 1948 intervenait la dévaluation du Franc Français : 1F Cfa= 2,00 Frf.

- Le 27 décembre 1958 fut instauré un nouveau Franc Français de symbole Frf avec 1 F Cfa = 0, 02 Frf - Le 11 janvier 1994 intervenait la dévaluation du franc Cfa et 1 F Cfa = 0,01 Frf.

Sous cette hypothèse et selon que l’on est vendeur de franc Cfa ou acheteur de devise étrangère telle que le Franc Français, on justifie la dévaluation de 50 ou 100% du franc Cfa lors du changement de parité de 1994.

Cette évolution est rendue mathématiquement ainsi (to = taux au temps o et t1= taux au temps  : FRANC CFA FORMULE

Le franc Cfa du passé au présent, pour quel avenir ?

*Créé de fait en 1939, juste avant la deuxième guerre mondiale, le franc Cfa fut émis par la Caisse Centrale de la France d’Outre-Mer. Le 26 décembre 1945, le franc Cfa est rendu officiel et ce fut le jour où la France a ratifié les accords de Bretton-Woods et procédé à sa première déclaration de parité du Franc au Fonds Monétaire International (Fmi).

Cependant, cette définition de parité fut faite avec une certaine différenciation selon les secteurs géographiques donnés. C’est alors que nous avons trois unités monétaires distinctes à savoir : le « franc des Colonies du Pacifique (Fcfp) valant 2,40 Ff ; le franc des Colonies Françaises d’Afrique » (F Cfa) correspondant à 1,70 Ff et le franc de la métropole valable pour l’Afrique du nord et les Antilles (Ff). L’Ile de la Réunion a utilisé le franc Cfa de 1945 à 1975 et Mayotte en a fait de même de 1946 à 1976 avant d’adopter tous deux le franc français. Les monnaies que sont le Franc de la Communauté Financière en Afrique (F Cfa) de l’Afrique de l’ouest dont le code Iso 4217 est Xof, le Franc de la Coopération Financière d’Afrique centrale de code Xaf, le franc Comorien (Kmf) et le franc pacifique (Xpf) représentent 3% environ de la masse monétaire de l’Euro.

Cette monnaie créée par le président de la République française, le général Charles de Gaulle, sous l’appellation de « franc des Colonies d’Afrique Française » (F Cfa) s’est par la suite muée en « franc de la Coopération Financière d’Afrique » (F Cfa) pour des raisons non seulement politiques, les pays utilisateurs étant désormais indépendants mais aussi et surtout pour contenir les velléités offensives de ses détracteurs dont l’argument repose sur les connotations négatives et autres pesanteurs qui lui sont attachées et qui prennent leur source dans les profondeurs de la colonisation française.

Pour autant, entre 1948 et le début des années 80, l’accord en vertu duquel la parité du franc Cfa était fixée à 50 francs Cfa pour un Franc Français (Ff) a été considéré comme une réussite. Il a assuré la stabilité des changes (stabilité des prix), encouragé les échanges commerciaux et les investissements. Il a aussi permis une croissance économique soutenue des pays africains de la zone Franc.

Mais à la fin de cette période et plus spécifiquement entre 1985 et 1993, la situation économique des pays de la zone s’est fortement détériorée en raison, d’une part, de la chute des prix de leurs produits d’exportation (café, cacao, coton, pétrole brut …), et d’autre part, du fait de l’appréciation du Franc Français par rapport au dollar américain et aux monnaies des principaux partenaires et concurrents commerciaux de la France.

Dès lors, la compétitivité des pays africains était devenue hypothétique et le taux de change effectif réel leur était défavorable. Autrement dit, le solde de leur balance des paiements (le plus simple indicateur de la surévaluation d’une monnaie) présentait un tableau structurellement déficitaire.

Il fallait donc procéder à un ajustement de la parité du franc Cfa par rapport au Franc Français (Ff) et corriger les déséquilibres constatés.

C’est ce qui s’est produit le 11 janvier 1994 dans les treize pays de la zone que sont le Bénin, le Burkina-Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo en Afrique de l’Ouest et le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée-Equatoriale, la république Centrafricaine et le Tchad en Afrique centrale où le franc Cfa a été dévalué de 50% contre seulement 33% au niveau de l’archipel des Iles Comores.

Préalablement à cette opération, les pays qui ont entrepris des efforts d’ajustement ont obtenu des résultats bien en deçà des attentes des uns et des autres, marqués qu’ils étaient par une baisse de leurs revenus réels et de leur production qui ont réduit leur assiette fiscale et aggravé la situation de leurs finances publiques.

Pendant ce même temps, les entreprises publiques déficitaires ont provoqué des distorsions sur les finances notamment dans les pays comme le Sénégal en Afrique de l’Ouest, le Cameroun et le Gabon en Afrique centrale.

Ces pays ont aussi accumulé au plan intérieur et extérieur, des arriérés de paiement qui ont affaibli leur système bancaire, découragé l’investissement privé et favorisé la fuite des capitaux qui a mis en péril les banques centrales.

A la suite de cette dévaluation, la plupart des pays de la zone Cfa se sont lancés dans des programmes de réformes et d’accompagnement destinés à rétablir leur stabilité macro-économique et financière tout en maintenant le taux d’inflation à un niveau acceptable.

Mais ce pari ne fut pas aisé à gagner. La suite du développement des événements caractérisés par la hausse anarchique des taux d’inflation et les résultats mitigés du changement de parité en sont la preuve.

Depuis, soit vingt-deux ans après la dévaluation, les débats restent vivaces entre les défenseurs et les adversaires de la zone Franc et du franc Cfa.

Dans les lignes qui suivent, l'auteur parle des adversaires de la zone Franc.

Parmi les adversaires du Franc Cfa, on retiendra par exemple M. Mamadou Koulibaly qui estime que la dévaluation du franc Cfa de 1994 a été de 100% pour un taux de change à l’incertain alors que les autorités monétaires parlent d’une dévaluation de 50% en se fondant sur une parité donnée au certain.

Il s’interroge sur le pourquoi de ce choix contraire à la pratique qui, dans ce domaine, veut que l’on travaille sur la côte à l’incertain de la devise. La réponse à cette question, il la trouve dans la volonté des autorités françaises d’avoir toujours une mainmise sur l’économie africaine. Il ajoute que cette mesure n’arrangera en rien la situation des pays africains car, dit-il, « entre la France et ses anciennes colonies, l’on a simplement substitué un taux de change rigide à un autre taux de change rigide. Or, ce qui a toujours été le fond de la difficulté dans les pays africains de la zone Franc, c’est plus ce caractère rigide arbitraire et non flexible du taux que son niveau ».

Ce qu’il faut, précisera-t-il, ce n’est pas cette dévaluation qui arrive avec plusieurs années de retard, après des tentatives d’application du Programme d’Ajustement Structurel (Pas), mais dénoncer la coopération entre les pays africains et la France et surtout sortir de la zone en brisant toutes les rigidités politiques et monétaires.

Selon lui, la dévaluation du franc Cfa a montré que les gouvernements africains ne sont ni souverains, ni autonomes. Le franc Cfa, affirmet-il, est comme le « Mur de Berlin » dont il souhaite voir l’écroulement imminent pour que s’instaure enfin « un système de concurrence monétaire entre différentes monnaies nationales sans cours légal, interchangeables et librement convertibles. La croissance et la stabilité politico-économique semblent être à ce prix » .

Dans cette vision de la coopération monétaire franco-africaine, le grand perdant, c’est l’Afrique ; il faut donc remédier à cela, fait observer M. Koulibaly, car « c’est la France qui, en se retirant d’Afrique en 1960, a prédisposé les Africains au sous-développement. La classe politique française d’après guerre, celle qui a nationalisé en France, l’a aussi fait en Afrique » . Par rapport à ce dernier argument, il faut dire que le mythe de l’impérialisme déstabilisateur s’effrite et s’effondre de plus en plus.

A l’épreuve des faits, il apparaît désormais que les raisons du mal africain sont plus au-dedans qu’en dehors de l’Afrique. Et comme le souligne un adage populaire africain, le lézard ne peut s'incruster dans un mur que si celui-ci se lézarde. En d’autres termes, ce qu’on te fait n’est jamais plus grand et plus fort que ce que tu te fais toi-même.

C’est dire que les Africains emportent une grande part de responsabilité dans la situation qu’ils traversent aujourd’hui à moins que l’on veuille dire qu’ils ne sont pas conscients des choix qu’ils font ou qui leur sont imposés par l’impérialisme, comme l’affirment certains, oubliant que l’homme reste toujours libre dans ses choix puisqu’en lui réside toujours une part de conscience que nul ne peut violer. S’ils ne sont pas conscients, alors ils ne sont pas responsables et c’est cette inconscience et cette irresponsabilité qui restent à démontrer. En attendant, poursuivons notre analyse pour dire qu’on peut reprocher à cette dévaluation d’avoir été largement anticipée, ce qui lui a valu le qualificatif de « dévaluation tam-tam ».

En effet, les agents économiques informés de l’opération qui a futé et qui craignaient le risque de change, ont déplacé leurs capitaux en francs Cfa pour les placer en devises à l’étranger. Cela n’est pas sans conséquence fâcheuse car, si le retour des capitaux devrait avoir lieu, il se traduirait par une création supplémentaire de francs Cfa pour le rachat des devises et donc le renforcement de la pression inflationniste. 

Toujours à ce même propos, M. Koulibaly précise qu’il doit être laissé à chaque pays la possibilité de créer sa propre monnaie afin d’entrer en compétition avec les autres, puisque la concurrence libre entre différentes monnaies multiplie le domaine de choix des agents économiques et permet la substitution des monnaies les unes aux autres, ce qui conduit à l’innovation et au progrès économique.

Pour ce faire, il suggère que chaque pays crée sa propre monnaie et la fasse circuler librement. Cette concurrence monétaire, souligne-t-il, obligera chaque créateur à garantir auprès du public, une marque de confiance qui sera un rempart contre l’inflation puisque les monnaies les plus inflationnistes seront abandonnées au profit de celles qui le sont moins. « La concurrence sélectionne naturellement les meilleures monnaies et la loi de Gresham selon laquelle les mauvaises chassent les bonnes ne peut plus jouer car le processus de fixation des prix des différentes monnaies en terme d’autres monnaies sera libre et donc flexible et adaptable aux circonstances environnementales ».

A chaque pays donc sa banque centrale et sa monnaie qui, sans restriction aucune, pourra circuler librement d’un pays à l’autre en l’absence d’un régime de cours légal. A titre d’exemple, la monnaie béninoise désignée « l’Abomey » pourra s’échanger contre la monnaie ivoirienne « l’Aburnea ».

Cette fluidité du marché monétaire permettra, à terme, de distinguer les banques centrales capables de gérer la bonne monnaie de celles qui sont incapables de réaliser une telle prestation. Les marques de confiance, c’est-à-dire les rapports de qualité et de stabilité monétaires seront ainsi mis en concurrence constamment. Comme on peut s’en apercevoir, ce schéma de concurrence est inspiré par l’école autrichienne qui présente la théorie de la concurrence monétaire et préconise l’abandon du cadre de la zone Franc, de la parité fixe et des règles du compte d’opérations. Ainsi, les prix dans tous les pays de la zone actuelle pourront être exprimés dans un numéraire ou dans un autre ; les pays s’accorderont à libeller leurs factures dans une monnaie qu’ils auront retenue de commun accord et la notion « d’équilibre » se confondra avec celle de la « satisfaction ».

Il s’agit là d’un concept économique qui ne cherche plus à enregistrer les faits comptables et à égaliser les débits aux crédits, les actifs aux passifs, les emplois aux ressources. L’équilibre ici suppose une satisfaction que seuls les agents économiques peuvent exprimer à l’opposé des agrégats macro-économiques qui « n’agissent pas comme les hommes et n’ont donc pas à être satisfaits ». Les politiques monétaires seront indépendantes, car le taux de change de chaque monnaie s’ajustera aux variations des masses monétaires dans différents États.

Abordant la question de l’intégration, il souligne que le problème majeur qui entrave la marche correcte des mécanismes monétaires africains réside dans le manque de discipline, d’incitation et de sanction nécessaire à une bonne gestion des monnaies et des économies des pays. Il dénonce l’approche fondée sur les conceptions de l’intégration économique et monétaire pour laquelle les pays africains ont jusqu’ici opté. Par conséquent, il suggère que soit adoptée simplement la règle de la liberté d’échange des monnaies, comme on le ferait pour les autres biens et services, car l’inefficience du système monétaire mis en œuvre actuellement dans le monde est liée à la mise en commun des réserves officielles de change à partir des informations non partagées sur les politiques économiques et sociales des partenaires.

En somme et pour les pays africains en particulier, il faut instaurer la concurrence (monétaire) qui « fera apparaître non pas un marché unique mais un marché commun où tous vont échanger librement » . Ce faisant, les facteurs de production (terre, capital humain) seront plus rentables et la variété des fiscalités permettra aux citoyens des États membres de choisir leur lieu d’activité en fonction des impôts et taxes qui leur sont proposés. Cette compétition assurera l’équilibre budgétaire et financier des économies mieux que n’importe quel programme d’ajustement structurel ; l’intégration par les productions ou par les marchés qui est aujourd’hui arrangée entre les pays doit laisser place à une intégration basée sur la concurrence (monétaire) à l’instar de ce qui se passe actuellement dans le domaine politique où le parti unique disparaît au profit de la démocratie multipartiste.

Malgré sa rigueur, l’analyse qui vient d’être exposée suscite quelques interrogations. En effet, l’intégration en vue de la recherche d’un mieux-être économique suppose également la concession d’une part de la souveraineté nationale d’un pays à une autorité supranationale, toute chose qui ne peut intervenir que sur la base d’une décision politique. Autrement dit, l’intégration relève d’une mesure politico-économique c’est-à-dire soit politique, soit économique, soit des deux à la fois. Or, la concurrence libre à partir du mouvement des personnes et des biens préconisée ici n’a abordé qu’une seule branche de l’alternative à savoir : l’aspect économique de l’intégration ; cela est insuffisant. Mieux, l’objet doit être également culturel et social et rien n’en a été dit.

De même, l’étude est essentiellement théorique et n’a pas de base pratique qui pourrait en assurer la certitude ; ce manque oblige à une prudence en ce qui concerne les affirmations à faire à ce sujet. Méfions-nous donc d’être péremptoire en toutes circonstances, dit le sage. Disons plutôt ça dépend. Comme si cela suffisait pour elle-même, la monnaie, ou plutôt la dévaluation dit-on, est un outil de politique économique ; une telle définition reste inachevée ; il faut y ajouter que l’économie (réelle) est aussi et avant tout un puissant facteur de changement de parité d’une monnaie.

Et là encore, ne sommesnous pas toujours dans un système basé sur un échange inégal ? Nul ne le sait dès lors qu’il n’a pas été fait la preuve évidente de l’égalité entre l’énergie de la monnaie donnée en échange à celle du bien produit. Pour se faire une idée correcte à ce sujet, il nous faut recourir à d’autres instruments de mesure et d’évaluation et le retroscope Raman laser6 peut nous y aider. Ici, on pourrait aussi se demander si la création de monnaies nationales par les États membres de la zone aura un sens quand on sait que les économies de ces pays sont encore marginales et fragiles. Quelle serait la valeur des monnaies créées dans ces conditions ? L’exemple des pays comme la Guinée, le Ghana et même le Nigeria donne à réfléchir à ce sujet, à moins de préférer un long et douloureux tâtonnement monétaire à un cheminement balisé et relativement sûr.

D’ailleurs, rien ne permet d’affirmer que cette concurrence sera réellement pure et parfaite ; et si tel n’était pas le cas, il faut alors craindre les distorsions graves qui pourraient en découler. Le terrain de la sélection naturelle qui est la résultante de la concurrence monétaire souhaitée par M. Koulibaly peut devenir une jungle où seuls gagneraient les plus forts. En faisant une analogie avec le processus biologique de lutte pour la vie qui caractérise toute espèce vivante, on n’omettra pas de rappeler qu’en prélude à la naissance à la vie, il y a toujours une préparation, un processus de formation, de mutation et de maturation ; il en est ainsi aussi de la transformation du fer en or.

Le passage brutal du dirigisme monétaire au libéralisme monétaire peut être fatal pour les économies africaines et n’incarnerait pas l’esprit de consensus qui caractérise les populations de cette partie du monde.

L’auteur parle des circonstances qui ont amené certains pays à tourner le dos à cette monnaie.

Souvenons-nous que si le 1er juillet 1959, à l’occasion de la création de la banque centrale nigériane et de l’inauguration de son siège, chief Festus Okotie Eboh, Premier Ministre fédéral des Finances du Nigéria, a prononcé une allocution qui annonçait les prémisses de l’autonomie monétaire du pays, celle-ci fut bien relative au départ.

En effet, même après l’accession du pays à l’indépendance le 1er octobre 1960, le nouveau signe monétaire créé, la livre nigériane, n’avait pas encore d’appellation propre. De même, sa valeur était restée calquée sur celle de la livre sterling pendant longtemps et il a fallu attendre l’année 1973 pour que le Naïra devienne la monnaie nationale en remplacement de la livre nigériane. Le débat entre partisans et opposants au franc Cfa n’en finit pas de s’amplifier, de s’enfler avec d’un côté, les hommes politiques au plus haut niveau et de l’autre, les opérateurs économiques et les spécialistes de la question (économistes, banquiers, monétaristes et financiers). Même les profanes ne manquent pas de donner leur point de vue à ce sujet.

C’est ainsi qu’au terme d’un sondage réalisé par M. Stéphane Ballong le 28 septembre et le 10 octobre à partir de 4574 votants pour le compte du magazine Jeune Afrique et publié dans le n° 2911-2912 du 23 octobre au 5 novembre 2016, il apparaît les avis suivants aux questions posées ;

1- le franc Cfa est-il le symbole de la Françafrique1 ? 86% répondent oui contre 14% de non.

2- Faut-il reformer la coopération monétaire avec la France ? 72% disent oui et 28% non.

3- Êtes-vous favorable à l’arrimage du franc Cfa à un panier de devises (euro, dollar, yuan…) ? 82% de personnes interrogées disent oui contre 18% de non.

En somme, pour la plupart des acteurs, ce signe monétaire constitue un frein au développement et profite surtout à la France alors que pour d’autres, il s’agit là d’un instrument de garantie surtout en cas de crise économique dans les pays africains. Cette devise est trop forte pour les pays concernés, affirment certains. Ces différents arguments ont fait prendre des positions variées par nombre d'États. C’est ainsi que certains pays ont, lors de l’indépendance ou après, pris la décision de quitter la zone.

C’est le cas de l’ex-Indochine (Cambodge, Laos et Vietnam) en 1954, de la GuinéeConakry (1958) qui a lancé le franc guinéen qui fut d’ailleurs remplacé par le Syli de 1972 à 1988 ; depuis, cette position a évolué en faveur du franc Cfa. La liste s’est allongée à d’autres pays; il s’agit de la Tunisie (1958), du Maroc (1959), de l’Algérie (1963), de la Mauritanie sortie de la zone Franc et où depuis 1973, l’Ouguiya a remplacé le franc Cfa, de Madagascar (1972) où l’Ariary fut adopté en 2003 et du Mali qui a d’ailleurs réintégré la zone en 1984 après avoir imposé le franc malien en 1962. Le 17 avril 1961, le parlement, togolais vote la loi portant création d’une Banque émettrice nationale.

Cet acte fait suite à une volonté manifestée par M. Sylvanus Olympio, premier président du Togo, trois ans après l’accession du pays à l’indépendance. Mais alors que tout était prêt pour le lancement des activités de cette institution, celui-ci fut assassiné le 13 janvier 1963. Dans la même dynamique, il a fallu attendre 1985 pour voir la zone Franc s’élargir à la Guinée Equatoriale. Quelques années plus tard, la Guinée-Bissau adhérait à la zone. En 1999, les pays et territoires de la zone Franc étaient au nombre de 26 entités territoriales englobant 15 pays africains dont la GuinéeBissau qui a rejoint la zone après la dévaluation du franc Cfa soit en 1997, la France métropolitaine, les Départements d’Outre-mer que sont la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion, les Territoires d’Outre-mer à savoir la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Wallis et Futuna et enfin les Collectivités territoriales de la République française que sont Mayotte et Saint-Pierre et Miquelon.

Depuis le 1er janvier 1999, la zone Franc est liée à l’Union Monétaire Européenne. De nos jours encore, cette monnaie utilisée par les économies de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (Uemoa), de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (Cemac) et des Iles Comores fait l’objet d’avis divers.

Arrimée à l’Euro, elle est égale à 655, 957 francs Cfa et convertible grâce à la garantie du Trésor français. Jusqu’au 1er août 1993, la convertibilité des billets Cfa était libre et illimitée aux guichets de la Banque de France. Mais en septembre 1993, cette « libre convertibilité » est supprimée.

D’ailleurs, selon M. James Flamel K. Kossiv : « la convertibilité d’une monnaie dans une autre unité monétaire étrangère n’existe plus qu’en façade, d’une manière purement formelle, car les billets vraiment convertibles n’existent plus. Derrière une façade de convertibilité (dit-il), il règne l’inconvertibilité ».

Cette héritière du « franc des Colonies Françaises d’Afrique », le franc Cfa est de plus en plus vertement critiqué. C’est ainsi que la contestation est ravivée par la sortie médiatique de M. Carlos Lopes, ex-secrétaire général exécutif de la Commission Economique des Nations-Unies pour l’Afrique qui a démissionné de son poste. Selon celui-ci, le système monétaire de la zone monétaire était devenu désuet et « aucun pays du monde (dirat-il), ne peut avoir une politique monétaire immuable depuis trente ans. Il y a donc quelque chose qui cloche ».

Quelques jours après cette intervention, un collectif d’économistes, sous la conduite du Togolais Kako Nubukpo, dont le Sénégalais Demba Moussa Dembélé, Bruno Tinel et le Camerounais Martial Zé Belinga ne disent pas le contraire ; ils vont même plus loin dans leurs critiques notamment à travers une publication intitulée « sortir l’Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le franc Cfa ? ». Cet écrit prolonge d’ailleurs l’esprit d’un autre auteur camerounais du nom de Joseph Tchundjang Pouemi dont l’ouvrage est paru en 1980. Selon eux, cette monnaie est trop forte pour les économies en développement.

Mais le point de clivage le plus poignant de ce débat porte sur les comptes d’opérations ouverts par la Banque Centrale des États de l’ Afrique de l’Ouest (Bceao) et la Banque des États de l’Afrique Centrale (Beac) auprès du Trésor français pour y déposer 50% des réserves de change de ces pays en contre-partie de la convertibilité de leurs monnaies.

Ces réserves estimées à plus de 13.000 milliards de francs Cfa, soit plus de 19 milliards d’Euros à fin 2015, constituent pour les opposants à ce système, des ressources dont se privent les économies de la zone et qui pourraient être investies pour financer leur croissance plutôt que de profiter à l’économie française. Rappelons-nous que la France et les pays africains de la zone Franc ont signé le 4 décembre 1973, une convention visant à « mettre en commun leurs avoirs extérieurs dans un fonds de réserves de change. Ces réserves feront l’objet d’un dépôt auprès du Trésor français dans un compte courant dénommé compte d’opérations ».

Il s’agit là d’une volonté de mise en commun de fonds dans un compte courant et non dans celui d’un dépôt à terme. Il n’empêche que ces réserves profitent aussi bien à la France qu’à la Bceao et la Beac. Certains disent même que les avantages qui en découlent vont plus à la France qu’aux Africains. Une telle affirmation est difficilement contestable ; cependant, l’on pourrait se demander si la garantie de la convertibilité et même la visibilité et la confiance à l’international en ce franc Cfa par rapport aux autres monnaies africaines doivent se faire franco ; le bon sens veut que l’on y réponde par la négative, car le don et la gratuité sont une vue de l’esprit.

Même à l’occasion d’une œuvre caritative, de la foi et de la spiritualité, celui qui donne aux pauvres prête à Dieu ou à la Nature. Ces réserves sont déposées sur les comptes d’opérations et leurs rendements sont alignés sur la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne. C’est ainsi qu’ils sont « rémunérés au taux de la facilité de prêt marginal de la Banque centrale européenne (Bce) (1,5% depuis le 11 juillet 2012) pour la quotité obligatoire des dépôts et au taux minimum des opérations principales de refinancement de la Bce (0,75% depuis le 11 juillet) pour les avoirs, déposés au-delà de la quotité obligatoire » (cf. site de la direction générale du Trésor français).

Parallèlement à cela, rien n’empêche ledit Trésor de placer ces avoirs africains à des taux plus intéressants, lorsque les circonstances monétaires le permettent et de récupérer la différence. Nous sommes là en présence d’un contrat synallagmatique et commutatif par lequel « chacune des parties s’engage à donner ou à faire une chose qui est regardée comme l’équivalent de ce qu’on lui donne ou de ce qu’on fait pour elle ». Notons enfin que la création de ces comptes d’opérations résulte d’un Pacte colonial négocié au lendemain des indépendances des États africains par lequel les pays africains de la zone Franc (Pazf) s’obligent à déposer la totalité de leurs avoirs extérieurs au Trésor public français.

Mais depuis, nous n’en sommes plus là. Par ailleurs et toujours selon les anti-franc Cfa, le fait que ce signe monétaire soit imprimé en dehors du continent africain montre à suffire qu’il n’est vraiment pas africain. Peut-être répondons-nous ! Mais n’oublions pas que la fabrication de ce numéraire (billets, pièces…) demande des compétences et des technologies que les pays africains n’ont pas encore. C’est fort de cela que traditionnellement, la Banque de France, via son usine de Chamalières dans le centre de l’hexagone, produit depuis longtemps le franc Cfa. Beaucoup d’autres firmes proposent ces mêmes services à nombre de banques centrales sur le contient.

C’est le cas avec Oberthur (France) ; il en est ainsi aussi de l’institution De La Rue (Angleterre), de Giesecke & Devrient (Allemagne), de Crane Currency (Etats-Unis d’Amérique) et de Gognak (Russie). Certes, certaines d’entre elles comme De La Rue ont décidé, soit d’investir sur place, soit de créer un joint-venture au Kenya par exemple, soit encore de signer un accord de coopération avec la Bank Al-Maghrib, mais elles ne sont pas légion ; si bien que cette activité reste à nos jours, une affaire des grands Etats du monde.

Vivement donc que les pays africains se mettent eux-mêmes à ce diapason et s’en donnent les moyens. Les considérations juridico-politiques et de souveraineté nationale n’ont pas échappé à ce débat d’autant plus que pour certains, le franc Cfa n’est pas africain dès lors qu’il a été une création du président français.

Pire, c’est un pur produit de la Françafrique, disent-ils. Mais qu’à cela ne tienne ! Nous devons à la vérité de dire que bien de pays africains ont depuis lors fait leur ce signe monétaire au regard du long usage dont il a été l’objet et compte tenu de l’historique lien qui a jusqu’ici existé entre eux et la France. Face à cette réalité, il ne restait plus qu’à prendre les textes législatifs et réglementaires nationaux nécessaires pour s’en approprier à tout point de vue même si la plupart de ces devises sont imprimées en dehors du continent notamment en Europe (France, Allemagne, et Angleterre).

Dans ces conditions, comment ne pas adopter et réclamer la co-propriété de ce signe monétaire qui repose avant tout sur des fondements historiques et politiques avant d’être un instrument monétaire et économique. La véhémence des critiques a aussi porté sur le fait que le franc Cfa de l’Afrique centrale ne soit pas interchangeable avec le franc Cfa de l’Afrique de l’Ouest, alors que les deux monnaies sont à parité égale avec l’Euro.

Ces récriminations ajoutées à beaucoup d’autres ont amené à la décision de faire remplacer le franc Cfa par le Cauri afin de sortir de l’imbroglio à la fois historique, politique, économique, monétaire et même juridique. Mais cela suffit-il ? Rien n’est moins sûr. Toujours est-il que cette nouvelle monnaie régionale verra le jour, diton, le 1er janvier 2022 en Afrique de l’Ouest plus précisément dans les pays de l’Uemoa. A cette étape, l’on estime un peu tôt d’y associer le Naïra nigérian et le Cédi ghanéen.

De même, l’on n’envisage pas de prendre en compte le franc Cfa de la Cemac en raison de la faible intégration économique de cette zone et de la mauvaise gestion qui caractérise sa banque centrale, la Beac. Les premiers billets libellés en Cauri ont été imprimés à Bangalore, en Inde et non pas à Chamalières en France comme ce fut le cas pour le franc Cfa ; c’est beaucoup moins cher, at-on dit. Parallèlement et à titre transitoire, les réserves des huit États membres de l’Uemoa continueront d’être placées pour 10% auprès du Trésor français qui maintiendra sa garantie de change illimitée en contrepartie, afin d’éviter une panique sur les marchés et un effondrement du Naïra.

Ce faisant, l’on pense pouvoir réaliser plus facilement l’adaptation de la valeur du Cauri à la chute des cours des matières premières à contrario de ce qui s’observe avec le franc Cfa. Mais il ne s’agit là que d’hypothèses ; la réalité du terrain pouvant être à l’antipode de ce souhait. Car en définitive, la vraie force d’une monnaie se trouve non seulement dans la confiance que les populations ont en elle et par ricochet à la banque centrale émettrice, mais aussi dans leur capacité à s’organiser et à travailler méthodiquement et assidûment sur le court, moyen et long termes pour la création de richesses nationales durables qui doivent être constamment mises en interface avec la monnaie créée. Et puisqu’il faut le dire, en dehors de ces deux piliers, tout le reste n’est qu’illusion et mirage.

A ce propos, Alain Faujas appelle notre attention sur le fait : « qu’une monnaie indépendante est un outil parmi d’autres dans le pilotage d’une économie. Et non la baguette magique qui accélère le développement. Celle-ci est affaire de paix, de bonne gouvernance et requiert un bon climat pour les entreprises privées. Ne surjouons pas le cauri ? ».

Il ajoute qu’il faut « pouvoir se doter d’un instrument capable de relancer la croissance, relancer la compétitivité des biens industriels produits localement, gérer plus activement les réserves ». Cela est d’autant plus nécessaire qu’en cas d’endettement en régime de change flexible, une dépréciation considérable et accélérée du Cauri peut rendre difficile le remboursement de la dette contractée par un ou plusieurs pays et même entraîner un effet boule de neige grave.

De même, il faut craindre une remise en cause de la mutualisation et de la solidarité qui ont jusque-là caractérisé les pays de la zone Franc à la suite d’une attitude égoïste d’un État membre économiquement plus fort. Cela s’est déjà vu en zone Euro avec l’Allemagne qui s’était lassée de se porter au secours de la Grèce.

L’auteur souligne qu’à l’étape actuelle, le risque d’une crise de production est encore très grand pour les pays africains dont les bases économiques sont toujours fragiles et incertaines.

Enfin, il faut pouvoir rassurer et convaincre les investisseurs étrangers et même nationaux d’avoir confiance en cette monnaie; ceci n’est pas gagné d’avance quand on sait que les intérêts économiques, monétaires et politiques de chacun des Etats sont le plus souvent en opposition et difficilement conciliables. En effet, le franc malien n’a pu prospérer en 1962, parce que les commerçants de ce pays n’avaient pas confiance en cette monnaie.

Par conséquent, ils s’arrangeaient pour conserver le franc Cfa, afin de pouvoir échanger avec leurs voisins. On sait aussi ce qu’il en est advenu du Syli guinéen même si ce pays a été victime de sabotages politico-économiques et moné- taires orchestrés par les réseaux de la Françafrique et rendus possible avec des billets toxiques, cela est une autre affaire. A ce même propos, soulignons que la position de la majorité des opérateurs économiques est beaucoup plus favorable pour ce signe monétaire du colon.

Pour ces hommes de terrain qui font usage quotidiennement de cette monnaie, il y a beaucoup plus avantage à s’accommoder de sa stabilité qui favorise une certaine maîtrise des prévisions économiques et financières. En fait, dirons-nous, l’intelligence du jeu ici veut que l’on profite de la stabilité du franc Cfa pour assurer une pérennité certaine des bases de l’économie nationale plutôt que de s’inscrire dans la logique de l’adoption d’une monnaie nationale à taux flottant ici et maintenant.

Ainsi et par la maîtrise de l’inflation, il sera possible d’assurer la pose des jalons d’une économie émergente et l’application d’une bonne rigueur à l’occasion de la gestion macro-économique du pays. Car, s’il est bon pour un pays d’avoir sa propre monnaie, il ne faut tout de même pas perdre de vue que la valeur d’une monnaie se mesure à son pouvoir d’achat et que le pouvoir d’achat s’apprécie par l’inflation qui se définit elle par un excès de monnaie en rapport avec le volume de biens produits au plan national.

Or, une inflation excessive, c’est-à-dire une hausse accélérée et considérable des prix réduit la monnaie à néant et fait perdre la confiance des agents économiques en celle-ci. A l’étape actuelle, le risque d’une crise de production est encore très grand pour les pays africains dont les bases économiques sont toujours fragiles et incertaines. Au regard de ce qui précède, il convient de s’assurer d’avoir mis en place toutes les infrastructures, les structures et les superstructures nécessaires à une économie réelle de production durable et de qualité avant d’en venir à une décision concernant une autonomie monétaire ; autrement, c’est la catastrophe économique qui s’ensuit inéluctablement.

N’oublions pas que pendant les grandes crises d’inflation de 1923 en Allemagne, le pain du boulanger s’achetait avec des brouettes de billets de banque. De même, plus près de nous au Zimbabwé, ces dernières années, l’inflation a atteint des proportions effroyables de plus de 1000% à la suite de la décision gouvernementale relative à l’expropriation brutale des exploitants agricoles blancs. Rappelons-nous enfin qu’il y a quelques années, la monnaie Zaïre de même nom que le pays (la république du Zaïre d’alors, actuelle République Démocratique du Congo), n’avait quasiment aucune valeur en raison de l’inflation considérable qui sévissait dans cet Etat. Ici, le fonds monétaire s’était effondré comme jamais et la remontée se fait attendre depuis longtemps. Dans tous ces cas, la monnaie n’y avait plus aucune valeur et pouvait être assimilée à du papier mouchoir. Est-ce cela que l’on veut pour le Cauri en question ?

Assurément que non. Mais, a-t-on pris les dispositions pour ne pas en arriver à cette situation et donc porter la production nationale à un niveau de compétitivité durable à l’international et en adéquation avec la masse monétaire en circulation? Ou alors préfère-t-on faire la douloureuse expérience d’échecs cuisants en la matière quitte à prendre a posteriori, les mesures idoines pour remédier aux difficultés qui seront constatées ? Pourquoi ne pas faire économie de ces obstacles si cela est possible, au travers d’une monnaie à parité fixe ? Dès lors que la fixité de la parité du franc Cfa est synonyme de stabilité et favorise l’investissement. Enfin, à la question de savoir à qui profite la coopération monétaire entre les pays africains et la France, beaucoup s’appuient sur les considérations liées aux calculs et agrégats macro-économiques pour pointer la France du doigt. Une telle démarche comprend un biais, celui de ne raisonner et agir que par les prismes économiques. Elle évacue la dimension morale et relationnelle qui est une manifestation africaine ; elle conduit exclusivement à la logique économique occidentale, à la rationalité tout court.

Or, l’Afrique est d’abord sociale avant d’être économique. Par conséquent, ce qu’il faut, c’est un juste milieu entre le libéralisme économique outrancier, désocialisant et déshumanisant qui fait fi du social et le tout social attardeur qui néglige l’économique et pénalise le développement. Dans ce même ordre d’idée, les adversaires de la zone Franc s’interrogent sur l’africanité du FCfa et sur l’indépendance de la politique monétaire de la Bceao. La réponse à cette question a déjà été donnée plus loin en rappelant que ce sont les pays africains eux-mêmes qui ont retenu le franc Cfa au sortir de la colonisation à l’instar de la langue française d’ailleurs. Du coup, ils se le sont approprié avec toutes les conséquences qui dé- coulent d’une telle décision. Nous avons aussi souligné que c’est l’orientation de la politique du taux de change qui détermine l’indépendance (relative) d’une monnaie et pas autre chose.

Or, dans une thèse intitulée : « le franc Cfa, une monnaie qui retarde l’Afrique », le Dr Séraphin Yao Prao démonte les arguments avancés pour justifier la zone Franc et le franc Cfa.

De son développement, il ressort entre autres que :

- « La zone Franc est née de la volonté d’isoler l’empire colonial du marché international et de créer un espace préférentiel après la crise de 1929. Elle a été institutionnalisée le 9 septembre 1939 lorsque dans le cadre des mesures liées à la déclaration de guerre, un décret instaure une législation commune de change pour l’ensemble des territoires appartenant à l’empire français ».

- La flexibilité d’une monnaie, celle du franc Cfa en particulier, neutralise les effets des chocs « réels et nominaux internes et externes ; elle permet une autonomie de la politique monétaire en même temps qu’elle joue le rôle de stabilisation ». Certes ! Mais quand on sait qu’ici bas c’est ce qui est relatif qui est absolu, on peut s’interroger sur la fixité (absolue) du taux de change dont on parle tant et que l’on reproche au franc Cfa.

- La libre transférabilité du franc Cfa favorise la fuite des capitaux et ce sont 400 milliards de dollars américains qui ont été enregistrés dans ce cadre en 30 ans selon la Conférence des Nations-Unies pour le Commerce et le Développement (Cnuced). D’accord ! Mais ne perdons pas de vue que d’autres facteurs peuvent produire les mêmes effets, être à la base de ce même fléau.

- Les placements spéculatifs effectués en franc Cfa en France entre janvier 1990 et juin 1993 s’élevaient à 928, 75 millions de francs Cfa soit 1,416 milliard d’Euros environ. Disons ici que ces genres de transactions ne sont pas le fait du franc Cfa uniquement.

- La convertibilité illimitée du franc Cfa est virtuelle ; pire les francs Cfa de la Bceao et ceux de la Beac ne sont pas convertibles entre eux pendant que les réserves de change au compte d’opérations du Trésor français étaient d’un taux de 50% pour les avoirs extérieurs de la Bceao, de 60% jusqu’au 30 juin 2008, de 55% au 30 juin 2009 et de 50% pour la Beac.

Cette « libre convertibilité » est supprimée depuis le 1er août 1973, avons-nous dit. Par ailleurs, à partir de 1975, ces avoirs extérieurs bénéficient d’une garantie de change vis-à- vis du Droit de Tirages Spéciaux (Dts). Cela est un fait. Il renchérit en disant que le Naïra n’est pas une monnaie convertible pourtant, le Nigeria est un « géant économique» ; il en est de même de la Roupie qui n’est pas convertible et qui n’empêche pas l’Inde d’être une puissance, ajoute-t-il.

A ce niveau, il faut préciser que la puissance de ces deux pays tient avant tout à la grandeur de leurs espaces géographiques, de leurs populations, de leurs capacités économiques et de leur production; la monnaie ne venant qu’en interface.

Certes, les pays comme la Belgique, la Suisse et même Singapour sont riches et économiquement puissants en dépit de la petitesse de la taille de leurs populations et de leurs espaces géographiques; cependant, la présence des facteurs relevés au niveau du Nigeria et de l’Inde constitue un avantage comparatif déterminant dans une économie d’échelle et confirme l’idée que l’économique l’emporte toujours sur le monétaire.

- La politique de financement de l’économie de la zone Franc mise en œuvre par la Bceao et la Beac est négativement influencée et ne permet pas une réelle promotion du développement des pays africains en raison de la présence de Français dans le conseil d’administration de ces deux banques ; la Bceao par exemple étant composée de 16 administrateurs dont deux Français, indique l’auteur. Ici, la situation a depuis évolué et à ce propos, on peut se poser la question de savoir à qui la faute, si une minorité en arrive à orienter et contrôler une décision que devrait prendre une majorité dans un conseil. Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude, disent les juristes.

- Le franc Cfa est une monnaie rhizome et son orthogonalité, c’est à-dire sa double dimension à la fois horizontale et verticale en raison non seulement de la relation monétaire et politique avec la France, mais aussi du fait de son utilisation comme instrument de change et d’intégration sous-régionale nuit à la promotion des économies des pays africains de la zone Franc (Pazf). Certainement, dirons-nous. Dès lors, il s’agit de s’y prendre autrement et de remédier à cet état de chose, car le principe de la dualité et le caractère antagonique résident dans bon nombre de choses de la vie. L’essentiel est de pouvoir opérer un choix en conformité avec les objectifs que l’on s’est fixés.

- Le franc Cfa, cette monnaie d’invention coloniale sape la souveraineté nationale des pays en question, alors que la monnaie est un attribut du pouvoir d'État et de la souveraineté nationale. Notons au passage qu’à l’origine, le mot « souverain » désignait une monnaie anglaise et non un roi; une monnaie frappée pour la première fois en 1489 par Henry VII d’Angleterre. En admettant que cet argument est recevable, il faut dire que si la notion de souveraineté n’est pas sous-tendue par une puissance économique, financière et même militaire, elle apparaît comme une coquille vide et donc illusoire. Or, on en est là aujourd’hui dans les pays africains de la zone.

- Le franc Cfa, dit encore M. Prao, n’a pas apporté le développement aux pays africains de la zone Franc, mais plutôt la pauvreté. Pour étayer ses propos, il rappelle que sur les 49 Pays les Moins Avancés (Pma), 35 sont en Afrique subsaharienne. De même, la zone Franc représente 12% de la population africaine, 12% du Produit Intérieur Brut (Pib) et seulement 1,5% des exportations. Il en arrive à la conclusion qu’avec une population de 25% supérieure à celle de la France, les pays africains de la zone Franc représentent 4,5% du Pib français ou encore 1,5% de la masse monétaire. Puis il ajoute que les pays comme l’Algérie, l’Angola, l’Ethiopie, le Kenya, le Maroc, le Nigeria, le Soudan, la Tanzanie et la Tunisie ont chacun un Pib réel supérieur à celui de la Côte d’Ivoire (le premier en termes de Pib réel en 2010 de la zone Franc).

De son côté, M. James Flamel K. Kossivi, chercheur monétariste togolais, aborde dans ses ouvrages les questions relatives à l’unité monétaire africaine, la production de la monnaie, l’effondrement des zones Cfa et l’avènement de la monnaie africaine. Il parle aussi de l’usage du Talent comme d’une monnaie qui ne se dévalue pas et de la destruction des anciens signes monétaires nationaux africains. La mise en place d’un système de Banque fédérale africaine (Sbfa) n’échappe pas non plus à ses analyses.

Sous ce même angle, certains trouvent quelques avantages à la colonisation anglaise qui serait plus productive et plus porteuse de croissance économique et la préférent à celle française. Pour en arriver là, ils comparent la situation économique et financière des pays anglophones du continent à celle des pays francophones moins enviable. Nous sommes là, face à l’éternelle question du sous-développement qui nous renvoie à l’idée qu’on ne développe pas un pays, il se développe lui-même sur la base de ses propres desiderata. Ceci bat en brèche les affirmations de l’auteur qui estime que : « le franc Cfa agit comme un virus qui détruit la structure économique des pays africains de la zone Franc.

En conséquence, précise-t-il si ces pays veulent amorcer un véritable développement autocentré, alors il leur faut sans tarder œuvrer à la disparition du franc Cfa qui retarde leur développement ». Retenons ici que le changement du signe et / ou du nom d’une monnaie ne suffit pas à lui donner un contenu réel, une force économique certaine et une crédibilité avérée. Rappelons-nous que c’est par ordonnance prise à Compiègne (France) par le roi Jean II Le Bon que fut créé le Franc le 5 décembre 1360.

Ce faisant, il s’agissait pour le souverain de célébrer sa libération à la suite de sa captivité et son placement dans une geôle de l’Angleterre après qu’il eut perdu la bataille de Poitiers. Ainsi, le Franc Français date du 14e siècle alors que le franc Cfa est de création plus récente soit du 20e siècle. S’il est vrai que la France a imaginé un arrimage des deux francs pour conforter sa domination et sa puissance politique, économique et financière par une exploitation criante des ressources agricoles, minières et monétaires de l’Afrique, on peut se demander ce qu’il en serait du Franc Français s’il n’y avait pas cet attelage. Des difficultés énormes et irréversibles pour la France !

Peut-être que oui, peut être que non ; rien n’est moins sûr même si, comme tout pays, il peut arriver qu’elle connaisse des conjonctures critiques à un moment donné de la gestion de sa monnaie. On peut aussi se demander si une crise monétaire qui surviendrait dans ce pays peut lui être fatale si l’Afrique n’avait pas été là ; là encore aucune réponse péremptoire ne peut être faite à ce sujet ; il faut plutôt attendre un résultat a postériori mais jamais a priori des faits pour tirer une conclusion, car l’on peut avoir le meilleur comme le pire au terme des actes posés. N’oublions pas que quatre siècles séparent la naissance de ces deux monnaies avec un droit d’aînesse pour le Franc Français et donc une plus grande expérience de gestion en la matière.

Et puis, fort de la certitude que la vie est un combat, combat entre les infiniment petits et les infiniment grands des choses et des êtres; combat entre les hommes et les peuples, combat à propos de tout et contre tout, on peut s’interroger sur ce que les Pazf ont pu faire pour qu’ils ne soient pas les victimes du système décrié. Et que dire de l’avertissement lancé du plus haut sommet de l'État français et qui devrait loger durablement dans les oreilles des Africains pour appeler leur attention sur le fait que « la France n’a pas d’ami mais des intérêts !» N’oublions pas qu’en toutes circonstances de la vie, c’est l’intérêt qui guide le monde en Afrique comme ailleurs. Apparemment, personne n’empêche les Africains de sortir de la zone Franc ou d’abandonner le franc Cfa.

Mais il leur revient de réfléchir aux conséquences d’une telle décision. Attention donc ! Car il s’agit d’éviter de rester vent debout contre le franc Cfa par passion ou émotion mais se convaincre de l’argumentaire scientifique qui justifie la poursuite ou non de son utilisation car, avant d’engager une guerre et espérer la gagner, le stratège militaire s’avise de « l’ambiance - milieu, de la mission - milieu et du moyen-milieu ». Souvenons-nous que l’Afrique a réclamé l’indépendance (politique) qui lui a été octroyée par la même France.

Depuis, ce pays ne s’emporte pas si mal que ça a contrario des pays africains ; il suscite même encore et toujours des envies de certains de ses anciens colonisés et pas des moindres, au point qu’aujourd’hui, après quelques décennies d’exercice du pouvoir d'État et de pratique de la souveraineté en Afrique, le bilan est bien mitigé en tous points de vue et c’est un euphémisme. Tellement décevant est le résultat obtenu que bon nombre de citoyens de ces pays, quelques intellectuels y compris, souhaitent dans le secret de leur cœur et quelquefois ouvertement, vivre à nouveau, le bon vieux temps colonial. Et pour cause ! La gestion de la cité par la plupart des élites africaines a jusqu’ici laissé à désirer.

Dans cette dernière partie de la réflexion sur le F Cfa, l’auteur met l’accent sur l’argumentaire des partisans de cette monnaie

Comme il fallait s’y attendre, d’autres voix se sont élevées contre les points de vue des anti-francs Cfa. C’est le cas avec l’économiste Malamine Mohamed qui affirme que : « les réserves de change détenues par la Bceao et la Beac ont en réalité déjà été injectées dans les économies de la zone en équivalent franc Cfa. Concrètement, lorsqu’une société résidant au sein de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (Uemoa) ou de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (Cemac) rapatrie des recettes d’exportation vers sa banque, celle-ci cède les devises à la Bceao ou à la Beac. Ces derniers les logent dans un compte extérieur et créditent ensuite le compte de cette banque tenu en franc Cfa ».

Il en vient à préciser que c’est la même chose qui se produit lorsqu’un Etat bénéficie d’un concours extérieur : « le bailleur cède les devises à la Bceao ou à la Beac, qui à leur tour versent la contre-valeur en franc Cfa au dit Etat ».

En conclusion, souligne l’économiste, lorsque les pourfendeurs du franc Cfa demandent aux banques centrales d’utiliser leurs réserves, « ils attendent d’elles qu’elles fassent tourner la planche à billets ».

Depuis le 1er janvier 2002 on le sait, l’Euro est mis en circulation et désormais le franc Cfa lui est rattaché.

De l’avis des tenants du franc Cfa, l’arrimage de ce signe monétaire à celui européen permet :

- l’élimination au niveau du commerce extérieur des pays africains de la zone Franc des coûts de transactions et des risques de change qui affectaient précédemment leurs relations commerciales avec les pays européens autres que la France ;

- Le renforcement de la stabilité et de la convertibilité dont bénéficie déjà cette monnaie africaine, ce qui rend plus attractifs les investissements européens ;

- La facilitation de l’accès aux marchés de capitaux européens dont les conditions de financement deviendront plus attrayantes et plus avantageuses pour les pays de la zone notamment à l’occasion de la levée de fonds par les entreprises ;

- La réalisation d’opérations plus attractives par la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières de l’Uemoa et les opérateurs financiers européens ;

- La création d’un environnement économique stable et durable aux pays de la zone Franc. Ainsi par exemple, leur service de la dette à l’égard des pays européens ne subira plus les variations de taux de charge qui l’affectaient auparavant ; il pourrait même bénéficier de la tendance baissière des taux d’intérêt. Ce lien est aussi susceptible de favoriser non seulement la consolidation de la maîtrise de l’inflation dans la zone Franc mais également profiter de taux d’intérêts modérés propices à la stimulation de la croissance économique. En dépit de ces avantages énumérés plus haut, quelques risques pourraient survenir dans le cadre de cet arrimage du franc Cfa à l’Euro. Pour en limiter les éventuels effets négatifs, des réformes économiques sont nécessaires tant au plan national que régional et devraient porter entre autres sur :

- L’augmentation, la diversification et la compétitivité des biens et services produits ;

- L’accélération du processus d’intégration économique à travers l’application du Tarif Extérieur Commun (Tec) ;

- La réalisation de projets communautaires et la création de l’union douanière ;

- L’accroissement des investissements publics et privés ;

- La mise en œuvre du pacte de convergence économique ;

- La constitution et/ou la consolidation d’un vaste ensemble économique et monétaire intégré au niveau de l’Afrique de l’ouest (Uemoa, Cedeao) ;

- Le renforcement de la flexibilité de la gestion monétaire au sein de l’Uemoa à travers un réaménagement du régime de change afin de préserver à court, moyen et long termes, la compétitivité et la croissance des économies de la zone Franc. Dans cette même veine, les défenseurs du statu quo mettent en avant les considérations liées à la stabilité de la monnaie et la maîtrise de l’inflation.

A ce propos, ils rappellent qu’au Nigéria, en Zambie, au Ghana ou en Afrique du Sud, la chute des monnaies est surtout due à la gestion macroéconomique interne aux pays, pas au ré- gime monétaire. Pour étayer cette idée, M. Carlos Lopès fait observer que : « d’autres pays africains ont un régime de change flottant et ne souffrent pas comme le Kenya ou l’Ethiopie. Quant à l’inflation, les gouverneurs des banques centrales ont comme objectif de la maintenir sous contrôle. A ce titre, conclut-il, ce qui se passe en zone franc Cfa fait partie des acquis à préserver ». Il se fait plus précis en disant que : « c’est un acquis à préserver et à faire évoluer ».

M. Edoh Kossi Amènounvè ne dit pas le contraire dès lors que selon lui, « il est plus avantageux de conserver le franc Cfa ». Cela est d’autant plus nécessaire que de nos jours, dans les pays à régime de change flottant, la politique monétaire de la plupart des banques centrales se focalise essentiellement sur la lutte contre l’inflation. Cette politique se résume globalement à la fixation d’un niveau de taux d’intérêt favorable à l’économie.

C’est pour cela que sur le plan international, les investisseurs sont très attentifs aux annonces périodiques de la Réserve Fédérale Américaine (Rfa), de la Banque Centrale Européenne (Bce) ou de la banque du Japon concernant les baisses ou les hausses de taux, pour savoir quelle serait l’évolution des économies concernées.

Le banquier poursuit en disant que : « dans les pays de la zone Franc, les taux d’intérêt n’évoluent pas au même rythme que dans les pays développés. Nos banques centrales utilisent avant tout d’autres instruments de politique monétaire pour lutter contre l’inflation et/ou favoriser le crédit, notamment les réserves obligatoires des banques, les injections ou les ponctions de liquidités, le guichet de refinancement, etc. D’ailleurs, dans la zone Uemoa, le taux d’inflation a été en moyenne relativement faible ces dernières années et s’est établi à 1% en 2015 tandis que les crédits à l’économie augmentaient de 15,5% ».

Trois arguments majeurs sont avancés pour soutenir cette volonté de maintenir le régime actuel à savoir :

1- Rester fidèle à une politique de change inscrite dans la durée, donc lisible pour les milieux économiques ;

2- Continuer à profiter d’une inflation inférieure à 3% contre 10% en moyenne dans le reste de l’Afrique subsaharienne ;

3- Eviter une fuite des capitaux probable si la fin du régime Cfa est annoncée. Face à cette réalité, quelques chefs d'État africains ont fait connaître un coin de leur pensée sur le franc Cfa.

Au nombre de ceux-ci il faut retenir : M. Abdoulaye Wade qui, en 2010 déclarait ce qui suit : « après cinquante ans d’indépendance, il faut revoir la gestion monétaire. Si nous récupérons notre pouvoir monétaire, nous gérerons mieux. Le Ghana a sa propre monnaie et la gère bien. C’est le cas aussi de la Mauritanie, de la Gambie qui financent leurs propres économies ».

Pour le président Idriss Deby Itno en août 2015 : « il y a aujourd’hui le franc Cfa qui est garanti par le Trésor français. Mais cette monnaie, elle est africaine [….]. Il faut maintenant que réellement dans les faits, cette monnaie soit la nôtre [….] Une monnaie qui permet à tous ces pays qui utilisent encore le franc Cfa de se développer ». M. Faure Gnassingbé du Togo estimait quant à lui en février 2010 que : « le taux de change fixe lié à l’euro nous empêche d’avoir une politique monétaire. L’unique latitude est fiscale, et non budgétaire, ce qui est un inconvénient majeur pour nos pays. Vous avez des situations économiques différentes dans chacun d’entre eux, mais la politique monétaire est la même pour tous, ce qui n’est pas idéal…. Et nous avons encore à mettre 65% de nos devises dans le Trésor français ». En mars 2016, M. Macky Sall du Sénégal disait : « j’ai lancé une invitation aux membres africains de la communauté pour qu’ils publient sur le sujet. Au-delà de l’aspect politique et passionnel du débat sur la monnaie, il est bon que les universitaires qui maîtrisent cette matière montrent par leurs recherches et leurs connaissances quels sont les véritables enjeux ».

Dans une déclaration de janvier 2016, M. Patrice Talon, président du Bénin s’interrogeait en ces termes : « le Cfa est-il surévalué ? Oui, mais il n’est pas opportun de le dévaluer. Ce serait une catastrophe étant donné le niveau qu’a atteint la pauvreté. Et pour pouvoir rebondir, il faut avoir un peu de muscle ».

Enfin, M. Ali Bongo Ondimba du Gabon affirmait en août 2016: « aucune situation n’est parfaite, idéale, il y a des choses à faire évoluer. Mais je préfère pour l’instant que nous restions dans le cadre du franc Cfa, grâce auquel nous avons des assurances ».

Selon les partisans de la dévaluation du franc Cfa, le but recherché à travers le changement de sa parité est de permettre le retour de la croissance et de la compétitivité de l’économie africaine par l’augmentation des exportations non traditionnelles et une reprise de l’investissement public et privé.

Cette mesure vise également à décourager le phénomène d’évasion monétaire entretenu notamment par les hommes politiques de la zone depuis longtemps et plus particulièrement ces dernières années. En effet, le vent de panique né des rumeurs de la dévaluation a entraîné un transfert massif de francs Cfa vers l’Europe. Pour l’année 1992 par exemple, les rachats bruts de francs par la Bceao auprès des banques européennes s’élevaient à 253 milliards de francs Cfa soit l’équivalent de l’aide française aux pays d’Afrique.

Au cours des six premiers mois de l’année 1993, les sorties de capitaux de la zone Franc se sont fixées à 340 milliards. Face à cette situation, les ministres de l’économie et des finances des sept (7) pays de l’Umoa (actuellement Uemoa) ont, dans un communiqué rendu public le 1er août 1993 à l’issue de leur réunion, pris la décision visant à mettre un terme au transfert physique de billets de banque vers l’Europe. En fait, la dévaluation marque non seulement l’aboutissement logique et inéluctable de la tendance désastreuse de l’économie africaine engagée depuis quelques temps dans le programme d’ajustement structurel, mais elle intervient aussi comme le dernier maillon de la chaîne des principes recommandés par le Fonds Monétaire International (Fmi) et la Banque Mondiale dans les pays qui acceptent la mise en œuvre d’un tel programme. Un autre argument fort développé à cette occasion est que l’ajustement monétaire a permis à de nombreux pays de l’Amérique latine et du sud-est asiatique de gagner des parts importantes du marché international.

Pour atténuer les effets néfastes de cette disposition qui doit accélérer le processus de redressement économique engagé depuis quelques années dans les pays concernés, il avait été prévu des mesures d’accompagnement. Ces concours revêtaient différentes formes (allégement de dettes, aide financière…) qui émaneront des institutions de Bretton-Woods ainsi que des partenaires au développement de l’Afrique, la France notamment.

À l’application, ces mesures ont permis au niveau des différents pays de la zone de contenir dans les limites raisonnables, le renchérissement des coûts liés à la dévaluation surtout en ce qui concerne les produits de première nécessité. Ainsi entre janvier 1994, date de la dévaluation et le mois de septembre de la même année, dix des quatorze États de la zone Cfa ont conçu des programmes de stabilisation et d’ajustement qui ont bénéficié d’un appui financier des organismes multilatéraux et des donateurs bilatéraux.

Quatre autres ont quant à eux, poursuivi la mise en œuvre de programmes plus anciens. Dans la plupart des cas, ce changement de parité du franc Cfa a suscité au niveau de l’offre, une réponse positive qui a permis une reprise de la croissance de la richesse nationale. D’après les estimations des spécialistes en la matière, le Produit Intérieur Brut (Pib) des pays de la zone a progressé de 1,4% en 1994 contre une baisse de 0,6% une année plus tôt. Le secteur agricole est celui qui a le plus tiré profit de cette dévaluation grâce à l’augmentation du prix des produits de base exportés.

Ainsi par exemple, la production du cacao a augmenté de 80% en Côte-d’Ivoire et de 13% au Cameroun ; celle du coton a enregistré un croît de 38% au Mali et de 73% au Bénin. Le renchérissement des produits importés a obligé les populations à se rabattre sur les produits locaux, surtout dans le domaine alimentaire et dans celui des produits manufacturés simples comme le textile. L’utilisation des capacités endogènes de production industrielle s’est accrue et les exportations en contrebande des produits de la zone vers les pays voisins ont baissé.

Des progrès remarquables ont été faits particulièrement au Burkina-Faso où les exportations du coton et du bœuf vers les pays voisins ont connu une hausse d’environ 144%. Le cas de la Côte-d’Ivoire est également significatif puisqu’après plusieurs années de croissance négative, la production du pays a progressé de 1 à 3% permettant une amorce de croissance de l’économie ivoirienne. De même, les réserves de change des banques centrales se sont sensiblement accrues. La position des finances publiques s’est améliorée ; les gouvernements avec l’appui des partenaires techniques et financiers, ont réglé l’ensemble des arrièrés de paiement de leur pays au plan intérieur et vis-à- vis des créanciers officiels.

Cependant, il convient de souligner que ces performances ne sont qu’une vue globale des effets de la dévaluation qui n’a pas été perçue de la même manière dans les pays de la zone. C’est ainsi que l’inflation a considérablement gêné la réussite de cette opération dans une région qui avait toujours connu un taux d’inflation, inférieur à 10%. Les résultats ont varié d’un pays à l’autre et ces indicateurs sont allés de 25 à 60 voire à plus de 100%. Certes, l’inflation a donné des signes de ralentissement, mais beaucoup d’efforts restaient à faire pour que cette mesure assure effectivement la compétitivité et la stabilité macroéconomique des pays en question, ceci dans un contexte de faible inflation, de convertibilité et de fixité du franc Cfa.

Par ailleurs, la zone Franc regroupe des pays qui sont aussi bien membres de la Cedeao que ceux qui ne le sont pas. Cet état de chose a davantage compliqué l’utilisation du franc Cfa comme signe moné- taire d’intégration. Et lorsqu’à cela vient s’ajouter la difficulté du Nigeria (pays économiquement fort) à imposer une discipline financière à sa monnaie, le Naïra. On peut se demander jusqu’où cette situation peut ébranler la stabilité de l’ensemble de la zone Cfa. Dans ce même cadre, on note une diminution de la part du franc Cfa dans le règlement des transactions aussi bien en Afrique qu’en Europe et plus particulièrement en Afrique de l’ouest. Tout comme en Afrique orientale, on assiste à une décôte de ce signe monétaire notamment sur le marché informel.

Ce phénomène s’est intensifié avec le blocage des transferts de capitaux décrété dans la zone, lequel alimente une demande accrue de devises, notamment de Franc Français (Ff). Certes, un pays qui ouvre son compte courant, c’est-à-dire qui libéralise ses échanges extérieurs n’a pas intérêt à libéraliser simultanément les mouvements de capitaux de peur d’être confronté à des tensions inflationnistes découlant d’une augmentation de l’offre de monnaie difficile à stériliser, mais l’absence de mouvements de capitaux n’est pas de nature à renforcer le cours du franc Cfa sur les marchés.

En conclusion, la réussite de la dévaluation n’a jusque-là pas été encore totale ; elle doit être confortée par une plus grande rigueur dans la gestion économique financière et sociale car ni la parité fixe, ni la parité variable, ni même la création d’un signe monétaire ne sont suffisantes pour garantir la santé économique et monétaire d’un pays ; l’exemple du Nigeria est assez édifiant à ce sujet, lui qui a connu de multiples dévaluations les unes plus fortes que les autres :

- la fixité de la parité de sa monnaie ;

- la libération partielle du marché des changes à travers le mécanisme de Second Tier Foreign Exchange Market (Stfem) et même l’abandon des opérations de change aux valeurs du marché libre à travers le Foreign Exchange Market (Fem) et la mise en œuvre de l’Interbank Foreign Exchange Market (Ifem) qui lit les taux d’intérêts bancaires au fonctionnement du Fem.

Après le tour d’horizon de ces positions antagoniques, bien malin qui pourra dire qui à tort et qui a raison dans cette affaire au vu des arguments avancés par les uns et les autres. Et pour cause ! Chacune des idées présentées comprend à la fois ses avantages et ses inconvénients. Mieux, dans un contexte économico-financier caractérisé par une dynamique permanente, ce qui est avantage aujourd’hui devient très tôt inconvénient demain et vice-versa.

Dans ces conditions, il ne peut être remédié à la situation que par la recherche d’un point optimal, un point d’équilibre qui, par nature est aussi instable en permanence. Face à cet état de chose, le sage dira que les deux courants de pensée en présence ont à la fois tort et raison et seule l’opportunité peut permettre d’opérer un choix efficient. D’ailleurs, que vaut une monnaie en dehors d’une économie réelle basée sur la production des biens. La monnaie (fiduciaire) n’est-elle pas étymologiquement ce qui est de valeur fictive et donc fondée sur la confiance accordée à celui qui en est l’émetteur ?

Plus que tout, il faut prendre les dispositions pour une gestion efficace des réserves disponibles et ne plus faire de la fixité ou de la flexibilité du taux de change le critère le plus important de la politique moné- taire. Ce qui doit être considéré désormais comme essentiel, c’est le développement socio-économique qui passe par la réalisation d’un taux de croissance significatif le plus souvent fixé à 7% pour la plupart des pays de l’ouest africain. Pour ce faire,

il s’agira de tenir compte d’un ensemble d’indicateurs d’intégration économique régionale et autres flux d’échanges commerciaux soutenus par une grande mobilité des personnes, des capitaux et des biens ainsi que par la nature des crédits accordés par les banques aux entreprises dans la perspective de l’atteinte des objectifs de développement visés. Au total donc, la dévaluation à l’instar de beaucoup d’autres choses est tout simplement un outil, son succès ou son échec dépendent de l’usage qu’on en fait. C’est une arme qui ne vaut pas grand-chose par elle-même.

Il en résulte que la querelle d’école que se livrent les partisans et les adversaires du changement de parité et du franc Cfa est pratiquement inutile et sans objet. Les préoccupations des uns et des autres ne devraient pas se situer à ce niveau ; l’essentiel ici devrait consister à rechercher les voies et moyens nécessaires au renforcement du système monétaire par un contenu plus économique des politiques de développement mises en œuvre dans les différents pays de la zone en attendant de pouvoir satisfaire les besoins sociaux des populations.

D’ailleurs, ce débat trop intellectuel par surcroît, ne semble guère intéresser les couches populaires qui poursuivent leur brassage en marge des décisions officielles et rencontres politiques au sommet des États. C’est ainsi qu’entre les populations frontalières du Bénin et du Nigeria, il s’effectue des transactions de biens et de services dans un cadre informel où le Naïra et le franc Cfa circulent allègrement au mépris de la loi qui veut que la mauvaise monnaie chasse la bonne lorsque deux signes monétaires sont simultanément mis en circulation dans un pays.

Claude OLOWOLAGBA, docteur en économie

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