juin 23, 2021
Ici et Ailleurs

DECES TRAGIQUE DU PRESIDENT TCHADIEN IDRISS DEBY ITNO : Une politique éthique pour un « après » pouvoir serein

Le mardi 20 avril 2021, à la surprise générale, les médias ont officiellement annoncé la mort du Maréchal du Tchad, Idriss Deby Itno, à la suite de blessures essuyées au front où il s’était rendu pour appuyer son armée alors aux prises avec les rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (Fact).


Au premier plan, Mahamat Idriss Deby (turban et lunettes fumées), nouvel homme fort du Tchad

Il convient, avant tout, de saluer la mémoire de ce leader africain, qui pendant plus de 30 ans, à travers ombres et lumières, a dirigé d’une main de fer le Tchad. Sa disparition subite ouvre une période de transition de 18 mois que conduira un Conseil militaire de transition (Cmt) dirigé par son fils, le Général des corps d’armées Mahamat Idriss Deby. Cet événement tragique suscite entre autres, deux interrogations : la retraite politique est-elle un luxe hors de portée des leaders africains ? à quand la fin des pouvoirs dynastiques et familiaux en Afrique ?

Après 30 ans, n’était-il pas temps d’arrêter ?

Par cette fin tragique du président Maréchal (blessures au front ou assassinat politique), les Tchadiens n’auront jamais le bonheur d’applaudir l’arrivée du président Idriss Deby Itno, sous le beau manteau d’ancien chef d’état, à une cérémonie officielle. La classe politique ne bénéficiera pas des conseils avisés et des expériences avérées d’un homme politique qui aurait beaucoup à dire pour éclairer le présent, et surtout orienter l’avenir de son pays. Le président défunt lui-même n’aura pas goûté au plaisir de la relecture, sous le prisme du recul, de son propre parcours politique que d’autres leaders, sous d’autres cieux, consignent dans des livres laissés à la postérité. Les instances sous-régionales ne tireront pas profit des expériences de ce président demeuré militaire pour relever les défis sécuritaires des prochaines années. 30 années de pouvoir se concluent ainsi dans le sang !

30 années marquées par l’esquisse d’une démocratisation dans les années 90 vite abrégée par des révisions opportunistes, ou des changements de constitution conduisant à l’accumulation des mandats tout au moins « immoraux ». Et pour couvrir ces manœuvres politiques courantes sous les tropiques, et surtout endormir la conscience de l’opinion internationale, il a fallu régulièrement recourir au vernis des élections fermées aux vrais opposants et ouvertes aux « figurants », à la réduction méthodique au silence de la clandestinité, de la prison ou de l’exil des opposants, à l’entretien cynique des clivages ethniques et à la « clanisation » progressive du pouvoir. Tout ce cocktail explosif non exhaustif de pratique ou de gestion du pouvoir politique a rendu difficile voire impossible toute vie sereine « après » ou « en dehors » du pouvoir.

On comprend qu’après 30 ans au pouvoir, il ne soit pas encore temps de s’arrêter. Mieux, un sixième mandat était déjà complètement téléchargé par K.O. après un scrutin sans enjeux, tenu le 11 avril 2021. Mais alors, pourquoi cette longévité forcée au pouvoir ? L’amour de la patrie ? L’achèvement d’un programme de développement entamé ? La peur de perdre les avantages économiques et les honneurs ? Tous ces facteurs d’une moindre mesure ! La vraie raison à notre sens, réside dans la gestion non-éthique du pouvoir. Si les leaders africains intégraient la logique chrétienne du pouvoir comme un service temporel rendu à une communauté, la politique comme l’exercice de la charité » (Pie XI, Discours aux représentants de la fédération universitaire italienne, 18 décembre 1927), et le service du bien commun, ils pourraient s’offrir la sérénité d’une vie tranquille après la frénésie du pouvoir. De quoi et de qui auraient-ils peur ? D’éventuels procès devant les tribunaux nationaux ou internationaux ? De la vengeance des adversaires politiques ? Non, il n’y aurait pas matière pouvant occasionner de telles déconvenues.

à quand la fin des pouvoirs dynastiques et familiaux ?

Le Conseil militaire de transition (Cmt), qui a annoncé la nouvelle du décès du Maréchal Idriss Deby Itno a immédiatement annoncé une transition prévue pour durer 18 mois, avec la rhétorique classique d’un coup d’état : « suspension, dissolution, couvre-feu, fermeture des frontières aériennes et terrestres, etc. ». La direction du Cmt est confiée au Général des corps d’armées, Mahamat Idriss Deby, le fils du président défunt. Rejet immédiat du Fact, de l’opposition, de la société civile et d’une partie de la population. Les rebelles du Front ont déjà promis continuer leurs offensives en marchant sur N’Djamena.

Comment comprendre qu’après 30 ans au pouvoir, on soit obligé de dissoudre les institutions républicaines à la mort du président ? D’autres pays africains ont perdu ces dernières années, leur président encore en exercice. Mais l’état a tenu et a continué. C’est qu’en réalité, les institutions tchadiennes n’avaient pas de consistance en elles-mêmes ; elles n’existaient, comme dans tout régime autocratique, que pour servir le pouvoir du Maréchal du Tchad, perçu et présenté par son entourage comme l’homme providentiel, irremplaçable. Ironie du sort ou du destin, c’est au moment où le K.O ouvrant la voie à un 6e mandat que le coup fatal de l’alternance forcée a été donné. « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais de fortes institutions ». Cette phrase tirée du fameux discours du président Barack Obama en visite au Ghana, le samedi 11 juillet 2009, reste d’actualité. En fragilisant les institutions ou en les mettant uniquement au service de leurs intérêts, les leaders africains compromettent dangereusement, à leur insu, la survie de leur héritage politique.

Et quand la junte tchadienne choisit le jeune général, fils du défunt président, comme chef, elle n’innove pas. Le problème qui se pose est de savoir à quand la fin des pouvoirs claniques ou familiaux en Afrique. Tantôt le fils, tantôt l’épouse pour prétendre à la succession. Doit-on y voir la résurgence, dans l’imaginaire collectif, des vestiges du pouvoir monarchique qui a prévalu pendant des siècles dans la plupart des royaumes africains ? Le collège de généraux qui a porté le fils au pouvoir pense-t-il assurer une survie politique au Maréchal du Tchad, ou protéger ses propres intérêts ? Le fils réussira-t-il à subjuguer le peuple et combattre les différentes colonnes de rebelles comme son feu père ? Rien n’est moins sûr ! On n’en serait pas là si on avait assisté dans ce pays à une gestion éthique du pouvoir politique.

Père Eric OKPèïTCHA, vicaire épiscopal chargé de la communication à porto-novo

Related Posts