juillet 10, 2020
Ici et Ailleurs

« Il faut travailler à ce que nos gouvernances ne soient pas des gouvernances par caprices d’individus »

 (Entretien avec Dr Expédit Ologou, enseignant-chercheur à l’Uac)

Dr Expédit Ologou

Depuis les élections législatives d’avril 2019, les actes sur le plan politique s’accélèrent sous diverses formes : révision de la Constitution du 11 décembre 1990 dans la précipitation, modification du Code électoral en procédure d’urgence pour acter la désignation des maires. Dans cet entretien, Dr Expédit Ologou, politologue, enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi, relève les faiblesses de ces divers textes adoptés et promulgués pour réformer le système partisan. Il propose également des solutions qui pourraient rassurer les populations par rapport aux prochains scrutins.

L’observation du comportement des acteurs politiques peut permettre de caractériser la philosophie politique du régime en place depuis 2016. Selon cette philosophie, l’on doit aller au développement économique du Bénin en mettant en veilleuse l’État de droit. Le président de la République l’a fait savoir au cours de son entretien à l’occasion des 30 ans de la Conférence des forces vives de la Nation de février 1990. Cette philosophie suppose donc que tous les obstacles, même s’ils sont démocratiquement fondés, doivent être levés pour le seul but du développement économique. Quand on ne comprend pas cette philosophie, il peut être difficile de suivre ce qui se joue aujourd’hui au Bénin. Le désordre dans le champ des partis politiques et leur multiplicité ne permettraient pas une gouvernance sereine, et l’atteinte de ce développement économique. En conséquence de quoi, il faut trouver un moyen pour réduire les partis politiques.

Des implications regrettables de la réforme

Qu’est-ce que les réformes politiques ont finalement produit ? Les réformes politiques ont essentiellement produit une douzaine de partis politiques au Bénin. Elles ont favorisé l’installation d’un parlement de 83 sièges entièrement occupés par deux partis soutenant le chef de l’État actuel. Ces réformes politiques ont produit des violences électorales et ont même généré des morts. Depuis 1990, il n’existe aucune statistique officielle qui prouve qu’il y ait eu autant de morts qu’il y en a eu en 2019 à l’occasion d’élections dans notre pays. Elles ont produit « une petite guerre » à Savè et à Tchaourou où les forces de sécurité et de défense ont dû mobiliser des moyens militaires importants pour en découdre avec des populations civiles. Et cela a duré des jours.

Il a fallu des mobilisations à la fois sociales et politiques pour que le calme revienne. Enfin, les réformes politiques ont abouti à la révision clandestine du texte qui nous fait exister, instituer, vivre ensemble sans qu’il n’y ait eu un débat d’ensemble sur le projet de modification.

Nous sommes face à une sorte d’impuissance, d’incapacité puisque la deuxième élection qui devrait éprouver la réforme du système partisan s’est soldée par des difficultés liées au fonctionnement interne des partis qui ont le plus bénéficié de ladite réforme. À l’occasion des communales, nous avons assisté à l’attribution de 70 sièges de maires aux deux partis de la majorité et 7 sièges à un parti considéré comme étant de l’opposition. Du point de vue social et politique, les réformes politiques et électorales ont favorisé une diffraction électorale, des tensions sociales qui ne sont pas réglées jusqu’à présent. En résumé, les réformes politiques depuis 2016 ont abouti à une réduction visiblement appréciable du nombre de partis politiques, à un monopole absolu sur l’Assemblée nationale, avec pour implication une mainmise sur les institutions dans lesquelles les députés doivent désigner des représentants.

Il faut reconnaître que les réformes n’ont pas fait mieux du point de vue de la cohésion sociale, de la paix politique, de l’efficacité. Elles ont finalement abouti à la satisfaction des envies et de la volonté d’un acteur politique qui a deux partis à l’Assemblée nationale, 70 maires qui le soutiennent, lesquels doivent décider du candidat aux élections présidentielles de 2021.

Bien que le chef de l’État soit le premier d’entre nous, la démocratie veut qu’il ait tort parfois ou souvent, que ce n’est pas parce qu’il est le président de la République que ses pensées sont irréprochables.

Car en démocratie, c’est le rapport de force des idées qui permet de départager le concitoyen qu’est le président de la République, d’avec le citoyen lambda. Or, aujourd’hui à la fin des élections communales de 2020, l’impression nette que l’on a, c’est que la réforme du système partisan a abouti au verrouillage du champ politique. La preuve, c’est que, lorsqu’elle a posé quelques problèmes à l’occasion du processus d’élection des maires, on a dû recourir à une loi interprétative pour faire en sorte qu’enfin triomphe une paix au sein des partis soutenant le chef de l’État. En vérité, on a ôté aux conseillers communaux la liberté d’élire leurs pairs à la tête du conseil exécutif des communes. À partir de ce moment, on peut observer que la réforme politique aboutit à la satisfaction, à la concrétisation, à la solidification du pouvoir d’un acteur. Lorsqu’on se souvient de ce qu’une candidature en 2021 demande le parrainage d’au moins 16 députés et ou maires, il va sans dire qu’en l’état actuel des choses, les sept sièges de maires attribués aux Forces cauris pour un Bénin émergent (Fcbe) ne suffisent pas pour désigner un candidat de l’opposition.

En considérant même que les Fcbe sont de l’opposition pure et dure, en l’état actuel du Code électoral, il faut bien que les partis de la majorité fassent du bon « samaritanisme », de la pitié et de la charité politique à l’égard du parti de l’opposition pour lui compléter les neuf autres maires et/ou députés qui lui manquent. Ou encore, l’hypothèse peut être que les maires et/ou députés décident par eux-mêmes de soutenir un candidat. Mais dans un contexte comme le nôtre où l’extrême prépondérance d’un acteur dominant est visible, il faut bien que les mobilisations et les transactions politiques soient assez avancées, que la situation politique devienne sens dessus-dessous pour que des députés et maires de la majorité présidentielle prennent sur eux l’initiative de soutenir un candidat. Lorsqu’on fait le point, on peut considérer que le fruit de la réforme politique n’a pas tenu la promesse des fleurs.

Une vraie réponse à un faux problème ou une fausse réponse à un vrai problème

Cette réforme qui consiste en une réduction drastique du nombre de partis politiques me semble une vraie réponse à un faux problème, ou une fausse réponse à un vrai problème. Je m’explique. D’abord, l’on a très rarement, au regard de la loi sur les partis politiques qui existait avant cette réforme-ci, respecté l’ancienne loi sur la charte des partis politiques qui voudrait qu’on supprime de la liste des partis politiques, les formations qui ne se sont pas présentées à deux élections successives. Si ce travail préalable de suppression systématique des partis avait été fait, il me semble qu’on ne serait pas au nombre de 200 ou de 180 formations politiques.

La psychologie électorale des Béninois révèle qu’à l’occasion de la plupart des élections générales, présidentielle et législatives, l’électeur béninois a une rationalité politique électorale bien aiguisée quant au choix à la fois des candidats et des partis en lice. De 1991 à 2016, les quatre candidats qui arrivent en tête au premier tour de l’élection présidentielle mobilisent entre 80 et 95% des suffrages exprimés. Donc, bien qu’il y ait eu jusque-là une pléthore de partis politiques, ce qui fait partie de la démocratie, les Béninois dans leur immense majorité ont souvent accordé leurs suffrages à quatre ou à cinq candidats à la présidentielle. L’exemple le plus important, c’est celui de l’acteur qui décide de réformer le système partisan aujourd’hui. Des législatives de 1991 aux dernières élections, 50 ou 60% des sièges se trouvent répartis entre les trois premiers partis majeurs qui arrivent en tête. Le reste des sièges se partagent entre les autres partis. Vous n’avez donc pas une distribution des sièges sur 50 partis politiques à l’occasion des élections législatives. Quand vous faites ce point, vous vous posez la question de savoir si le nombre pléthorique des partis politiques a au fond fait du mal à la gouvernance politique du pays. À mon avis, non.

Malgré la réforme initiée, il y a une douzaine de partis politiques sur l’échiquier national, et les intentions de création de partis politiques ne sont pas terminées. L’analyse attentive du comportement des membres des deux partis de la majorité montre très bien que s’il n’y avait pas une main absolument de fer qui plane avec des menaces ou des représailles, ces partis politiques auraient déjà volé en éclat.

Concrètement, la volonté du chef de l’État n’a pas abouti à la création de deux ou trois partis politiques. Elle peut s’étendre à une vingtaine de partis politiques. À quoi réduire le nombre si ce n’est pas revenir à une situation que celle qu’on avait déjà au départ qui elle, permettait tout au moins d’avoir une paix relative dans le pays ?

Certaines allergies politiques peuvent être réglées par le corps social et politique lui-même

La deuxième chose importante, c’est qu’il faut toucher aux textes les plus importants de l’État pour parvenir à son dessein. Les réformes politiques se sont opérées depuis 2016 par le traitement des allergies d’un acteur, d’un seul acteur. Dès qu’une situation allergène se présente, il faut la régler en utilisant le seul médicament de la loi et d’une loi qui est prise en général par un parlement qui soutient l’action de cet acteur principal. Or, les médecins nous l’apprendront, toutes les allergies ne sont pas soignées par des médicaments. Le corps lui-même produit un certain nombre de réactions de défense personnelle permettant de régler parfois les petits problèmes. Certaines allergies politiques peuvent être réglées par le corps social et politique lui-même. L’exemple intéressant est celui de l’élection des maires. Les problèmes qui se sont posés sont apparus comme une discussion entre élus qui voudraient briguer le poste de maires dans nos communes. Mais il semble que ces « petites bagarres politiques » pourraient ne pas servir les intérêts du chef de l’État.

Cette compétition que voulaient les élus locaux deviendrait allergène à un acteur allergique à des choses qu’il ne maîtrise pas. Et donc, cela produit une réforme, une révision de la loi vantée comme étant une loi de la réforme par excellence. Nous avons un système politique qui fonctionne de telle sorte que celui qui est élu gouverne par les humeurs. Cette remarque ne date pas de l’actuel régime. On l’a vu sous d’autres gouvernements. Mais elle est tout de même caractéristique de la récente réforme. Cela peut être à moyen ou à long terme dramatique pour la société. Il faut travailler à ce que nos gouvernances ne soient pas des gouvernances par caprices d’individus qui arrivent au pouvoir.

Procéder à une thérapie de choc

Si l’on voudrait que l’élection présidentielle soit démocratique en 2021, il faut procéder à une thérapie rapide. La thérapie rapide pourrait être de sauter la disposition du Code électoral relative au parrainage. Ce à quoi l’on a assisté avec les derniers résultats des communales croisées avec les législatives de 2019, c’est que l’opposition soit absente. Si l’on fait attention au taux de participation aux élections législatives de 2019, on constate que 80% des citoyens n’ont pas exprimé leurs suffrages. Aux communales et municipales, 51% ne sont pas allés voter.

Il y a alors une bonne frange des citoyens béninois dont les opinions ne sont pas prises en compte dans la gestion du pouvoir, et surtout dans la gestion du processus d’élection du premier d’entre eux. Cela peut présager d’un précédent assez préoccupant. Et nous avons encore le temps d’opérer une autre révision du Code électoral. Car nous avons vu avec quelle célérité la dernière loi modificative a été adoptée. Nous sommes encore dans les délais de la Cédéao qui nous interdit de réviser les lois électorales six mois avant les élections. Dans le cas où on traînerait les pas jusqu’à passer le délai officiel, on a bien vu quel est de plus en plus le rapport des autorités du Bénin avec certaines conventions internationales. Et donc, on peut souhaiter que pour une fois, cette distance vis-à-vis des juridictions et des Organisations internationales soit bénéfique pour la paix dans notre pays et même qu’au-delà des six mois, que le Code électoral soit révisé pour permettre à tous les citoyens de se présenter aux élections. Il est possible de faire cela pour éviter d’éventuelles contestations à l’occasion de la prochaine élection présidentielle de 2021. Nous avons déjà fait l’expérience douloureuse des législatives. Les communales ont laissé un goût d’inachevé à beaucoup d’acteurs. Il ne serait pas sage d’accumuler les frustrations jusqu’à l’élection présidentielle de 2021.

Propos recueillis par Alain SESSOU & Florent HOUESSINON

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