février 28, 2020
Politique

« En démocratie, si le pouvoir législatif est confisqué, tous les autres pouvoirs tombent »

« En démocratie, si le pouvoir législatif est confisqué, tous les autres pouvoirs tombent »

(Interview exclusive de Candide Azannaï, président du parti “Restaurer l’Espoir”)

Pendant que les états majors s’affairent pour présenter des candidats aux élections municipales de mai 2020, le parti “Restaurer l’Espoir”, se désiste. Un revirement de situation qui a laissé libre court à des commentaires divers dans l’opinion publique. Dans cette interview, Candide Azannaï, président de ce parti, explique les raisons de ce choix, l’esprit des nouveaux textes électoraux votés et aborde la question du statut de l’opposition au Bénin.

 

La Croix du Bénin : Quelle différence faites-vous entre un parti d’opposition et un parti de résistance ?

 

Candide Azannaï : Je vous remercie.  J’accepte de répondre à vos questions pour le compte de votre hebdomadaire catholique « La Croix du Bénin » qui est un organe de référence respectable, en respect de la mémoire de votre regretté ancien directeur, le père André Quenum, devant laquelle je m’incline et de vos précieux lecteurs. Car en ce moment de combat, je ne voudrais pas m’approcher de n’importe quel  journal pour dire quoi que ce soit.

Cela dit, une opposition, du point de vue de la loi au Bénin ou du point de vue classique universel, c’est l’ensemble, le collège de la classe politique ou une des composantes politiques dans un pays qui s’oppose, c’est-à-dire qui est contre, qui désapprouve les agissements du pouvoir en place et qui s’organise en retour pour professer un discours contraire au discours officiel dudit pouvoir. Être opposant, c’est donc s’opposer sur le plan des idées ; critiquer, ruiner, détruire ce que le pouvoir fait de mauvais en proposant de meilleures solutions ou des solutions alternatives.

La résistance, quant à elle, c’est le fait de désapprouver une action, une politique, ne pas être d’accord et s’organiser pour rejeter ou combattre pour ne pas subir les affres ou les conséquences de cette action, de cette politique. Il s’agit d’agir contre les conséquences d’une force ou d’une action qui nuit. Résister alors, c’est aller contre ce qui est pervers, contre ce qui nuit à la normalité, au code requis d’une situation, à ce qui corrompt une situation… Résister enfin, c’est se lever contre la soumission à un pouvoir.

Un parti d’opposition dans le contexte béninois actuel, c’est donc un parti politique opposé aux agissements, aux dérives du pouvoir actuel. Mais avec l’approche des dernières élections législatives, il s’est produit un phénomène qui est à l’origine de la résistance. Il ne faut pas l’oublier : on ne peut pas parler de la résistance aujourd’hui sans parler de la Coalition pour la défense de la démocratie (Cdd), créée à Djèffa. Voilà des gens de l’opposition qui se sont organisés en une coalition pour défendre la démocratie. Ils ne se sont pas appelés Résistants mais Opposants. Ils se sont donné le nom de coalition pour la défense de la démocratie. Entre temps, sont intervenues en septembre 2018, les promulgations de la nouvelle loi portant Charte des partis politiques et puis Code électoral.

Et c’est pendant que tout le monde s’affairait pour remplir les obligations prévues par ces lois d’ailleurs largement décriées, que le Gouvernement avait convoqué le 9 janvier 2019 si j’ai bonne mémoire, le corps électoral pour les législatives du 28 avril 2019. La Commission électorale autonome (Céna) met en branle le processus électoral le 22 janvier 2019. Jusque-là, aucune pièce, aucune obligation électorale ne s’appelait Certificat de conformité. C’est le 1er février 2019 que la Cour constitutionnelle sort de nulle part une décision qui prévoit en son point n° 4 que : « Tout parti politique qui désire prendre part aux élections législatives doit produire un certificat de conformité qui sera délivré par le ministère de l’Intérieur ». Et c’est de là que le danger est venu. Pendant que beaucoup de gens pensaient que c’est une solution de sagesse, ils sont nombreux à ne pas voir le piège qui est en dessous. J’ai démontré à l’époque que le Certificat de conformité est le plus puissant moyen de fraude jamais utilisé dans un processus électoral depuis les Indépendances dans notre pays. C’est un moyen qui élimine de facto, tous les candidats, parce que remettant dans les seules mains du pouvoir, l’autorisation de décider de qui va avoir ou non le Certificat de conformité ; autrement dit, l’autorisation de décider de qui va ou non aux élections.

C’est donc pour ne pas affronter la concurrence que le pouvoir a inventé le Certificat de conformité comme une pièce d’exclusion. Il n’a d’autre mission que celle-là. Aujourd’hui tout le monde sait où cela a conduit.

En réalité, le recours au Certificat de conformité répond à la doctrine selon laquelle, comme l’a dit le président de la République, si vous n’avez pas de compétiteurs, vous avez beau être nuisible, nul, mauvais, vous gagnez. C’est une doctrine qui veut compétir sans contradicteurs, sans compétiteurs. En résumé, c’est à partir de ce Certificat de conformité que les forces politiques de l’opposition ont demandé une unité d’action : se mettre ensemble contre. C’est là l’origine de la Résistance Nationale qui est une action collective populaire pour transformer le mécontentement du peuple en refus de se soumettre à l’organisation d’élections exclusives, c’est-à-dire de cautionner et d’accepter la confiscation du pouvoir législatif au Bénin. Parce que si le pouvoir législatif est confisqué, tous les autres pouvoirs tombent dans la République et il n’y a plus la Démocratie.

 

Existe-il aujourd’hui, selon vous, au Bénin une opposition réelle ?

 

J’ai toujours reproché au système du pouvoir en place, des choses que je n’ai jamais vues dans le monde. Un système qui veut voler les sièges du parlement et qui a volé tous les sièges sans laisser un seul. Mais non ! Dans aucun pays du monde sur la terre, vous ne verrez cela. Un pays de démocratie où le pouvoir a pris tous les sièges du parlement ? Quand même ! On laisse au moins un ou deux. Parfois même par simagrée. Mais ici, ils ont pris les 83 sièges sur les 83 sièges. Ils sont allés jusqu’à créer un parti politique à deux têtes.

C’est le même parti politique, mais une tête s’appelle Up, une tête s’appelle Br ; et les deux comme des siamois retenus par le corps, mais ayant deux têtes, pensent la même chose, agissent de la même manière. Personne n’a eu le courage de se déclarer de l’opposition entre le Br et l’Up ; ce qui prouve bien qu’en réalité Br et Up sont deux branches d’une séquence d’un Adn de déprogrammation du modèle démocratique béninois issu de la Conférence Nationale. Donc peut-on parler de l’existence d’une opposition aujourd’hui  au Bénin ? Nous n’avons pas de députés issus d’élections inclusives, donc pour moi nous n’avons pas de parlement, donc pas non plus d’opposition parlementaire.

Pour ce qui me concerne, le parti “Restaurer l’Espoir” (Re) est de l’opposition et je suis de la Résistance sous la bannière de la Résistance Nationale. Dernièrement, j’ai suivi un responsable de l’Usl qui s’est réclamé de l’Opposition et puis il y a plusieurs autres structures et personnalités politiques et de la société civile qui sont de l’Opposition. Le Pcb anime une Opposition lisible que nul ne peut contester. Je fais les deux choses : je m’oppose au pouvoir et je résiste aux dérives perverses du pouvoir. Je ne veux pas parler des autres pour éviter d’ouvrir une polémique inutile.

Il faut noter avec relief le rôle et la qualité remarquable que constitue la présence du président Nicéphore Soglo aux côtés de l’Opposition et surtout dans la Résistance Nationale comme une des plus significatives références.

 

Les lois qui organisent les élections municipales et communales selon votre récent communiqué du 11 février dernier, « violent l’essence même de la décentralisation ». Quel sens donnez-vous personnellement alors à la démarche de conformité à ces mêmes lois, de votre parti politique “Restaurer l’Espoir” ?

 

Nous sommes à cheval sur deux lois : la loi de 2018 portant Charte des partis politiques qui a été modifiée, par le parlement illégitime issu des législatives dernières. L’ancienne loi n’a pas été abrogée en tous ses points. Elle a été modifiée et complétée. Et c’est là où il faut se poser la question. Nous devons distinguer deux étapes :

Premièrement, avant l’exclusion, nous avions entrepris et nous avions effectué tout ce qui était prévu par la Loi de 2018 pour nous conformer en vertu même des avantages d’existence continue que conférait l’article 56 de cette loi à notre parti, “Restaurer l’Espoir” (Re).

Deuxièmement, après la forfaiture de l’exclusion, nous ne nous sommes jamais mis dans une démarche de mise en conformité. Nous sommes allés plutôt, après le premier Conseil National du 12 janvier 2020 déposer nos dossiers, c’est-à-dire les actes du Conseil National, parce que politiquement nous avons pleine conscience de notre existence. Nous venions de commémorer nos 13 années d’existence. C’est ce que nous avons fait, car il est désormais de notoriété publique que tout ce que du côté du pouvoir, on avait avancé pour empêcher les forces politiques crédibles hostiles à la Rupture d’aller aux élections législatives n’était que des entraves orchestrées pour confisquer le pouvoir législatif.  Conscients de cette machination en réalité, c’est à une démarche, une mesure conservatoire que nous nous sommes sacrifiés. Le parti politique “Restaurer l’Espoir” (Re) étant un patrimoine politique pour beaucoup de Béninois, il est normal que nous fassions assez d’efforts pour le protéger surtout contre une prédation visiblement anti-démocratique. Et c’est ce que tactiquement nous avons fait. Nous avons pris un récépissé de constitution de parti politique et non un Certificat de conformité. Ce certificat était indexé aux législatives d’exclusion, car étant la source même de l’exclusion, du mal qui a décapité notre Démocratie. Contrairement à ce que les gens pensent, il ne s’agit pas d’un Certificat de conformité mais d’une affaire très douloureuse pour nous, très difficile pour nous, très humiliante pour nous. Mais il fallait sur décision unanime du parti et de beaucoup de militants qui nous ont dit, nous avons raison, mais protégeons le patrimoine de notre parti et puis allons-y. C’est le sens de notre démarche.

 

Certains Béninois estiment que vous venez de jeter l’éponge parce que vous avez peur et vous vous sentez déjà vaincu avant les élections de mai prochain. Quelle est votre réaction ?

 

Il n’y a pas élections prochainement. Les élections envisagées pour le 17 mai prochain, sont un leurre. C’est juste pour fariner la communauté internationale et les naïfs. C’est pour servir de la peinture sur une pourriture dictatoriale. On est vaincu lorsqu’on va à une concurrence. Si je ne vais pas à une concurrence, je ne peux pas dire que je vais être vaincu. En réalité, il n’y a pas occurrence.

Oui ! Les lois actuelles violent l’essence même de la démocratie, le dire est presque peu dire.

J’étais au parlement quand on a voté toutes les lois sur la décentralisation il y a plus de 15 ans maintenant. La décentralisation est conçue comme une élection de proximité, une élection de voisinage qui est totalement ancrée sur le développement et non sur la politique. C’est ça l’objet même de la décentralisation. La décentralisation n’est pas politique ; elle est une affaire de développement. La Constitution du Bénin dit que le territoire est divisé en collectivités locales ; et les collectivités locales sont dirigées librement par des conseils élus. C’est l’article 151 de la Constitution, l’authentique Constitution. Mais l’esprit là est cassé lorsque ce ne seront plus les collectivités locales qui vont être élues. Puisque désormais, sous ce pouvoir de toutes les incongruités législatives, c’est la collectivité nationale qui doit être élue au niveau de chaque collectivité locale. Si vous ne faites pas cette analyse là, vous n’allez pas comprendre. Lorsque nous sommes à Mènontin, nous sommes dans le 9e Arrondissement à Cotonou. Et selon la Constitution, nous avons mis le niveau de gestion au niveau communal, au niveau de l’arrondissement et au niveau du village. Mais nous avons donné la personnalité juridique à la Commune. Ce qui veut dire que pour Cotonou, c’est ceux qui habitent Cotonou qui vont élire ceux qui vont administrer librement Cotonou sans l’influence de ceux qui habitent Zogbodomey, sans l’influence de ceux qui habitent Kérou, sans l’influence de ceux qui habitent Parakou, sans l’influence de ceux qui habitent Malanville, sans aucune interférence de ceux qui habitent hors de Cotonou . Or en instituant une barrière de 10% au niveau national pour pouvoir valider le Conseil qui va être élu à Cotonou, je lie l’élection du Conseil local à l’expression du suffrage national. Autrement, la Constitution consacre une élection locale et malicieusement la loi y greffe un suffrage national. En instituant un quota de 10% au niveau national pour pouvoir prendre en compte le vote exprimé par les électeurs d’une commune, d’un arrondissement, on tue l’essence même de la décentralisation ; on va à la centralisation du pouvoir. Ce qui veut dire que le vote qui va être fait à Sègbana a une influence sur le vote qui va être fait à Covè ou à Agoué. Il s’agit d’une falsification, d’une corruption de la loi qui est un acte frauduleux pourtant inscrit dans la loi. La décentralisation n’a jamais été pensée comme ça. Ce seul aspect-là vide l’essence de la décentralisation.

D’un autre côté, la base d’une élection c’est le fichier électoral. Quel est le nombre d’électeurs ?  C’est à la conquête de ces électeurs qu’on va lorsqu’on va à une élection. Vous devez savoir combien ils sont avant de vous engager dans une compétition électorale. C’est pour cela que la loi impose que le fichier électoral soit géré par le Cos/Lépi, et que le Cos-Lépi soit paritaire : opposition, mouvance et les techniciens de l’administration de l’État civil et de l’Insae. Or ceux qui vont désigner les membres du Cos-Lépi ce sont les députés de l’opposition et de la mouvance à l’Assemblée nationale. Ce n’est pas le cas aujourd’hui au parlement. Aujourd’hui, le Cos-Lépi est monocolore. Seuls les députés Br et Up, donc une seule faction qui a en main le fichier. Il s’agit d’une confiscation du fichier électoral en violation flagrante de la loi.

Et quid des structures impliquées dans l’organisation pratique et dans la proclamation des résultats !

Toutes structures y compris la composition des bureaux de vote , des centres de vote sont dans l’obscurité du pouvoir.

On se demande aujourd’hui, quelle est la finalité de la réforme du système partisan ? Le chef de l’État a dit je veux deux ou trois partis politiques, au plus quatre ; mais on en a plus de douze aujourd’hui. Et pour en arriver à ces douze, on a dû vivre tous ces événements du 28 avril, puis plus funestes, des 1er et 2 mai 2019. Et pour les 77 maires à élire, on nous dit aujourd’hui, venez déposer gratuitement vos pièces, vous n’avez pas de timbres à payer ; cela pose un réel problème. Cela veut dire que tout est déjà pipé. Je n’ai donc aucune peur vis-à-vis de quoi que ce soit. Ce qui s’est passé la dernière fois, n’a pas nui aux seuls hommes politiques de l’opposition ; il a nui à toute la société béninoise, à toute la classe politique béninoise ; et il est important que nous puissions tous nous retrouver pour nous asseoir et pour réinitialiser notre logiciel démocratique dans le dialogue, dans la paix, dans la courtoisie, dans le respect mutuel pour qu’on puisse retrouver le climat de fraternité propice à une réconciliation nationale. L’application dite pouvoir de la Rupture a piraté notre logiciel démocratique, provoquant un bug meurtrier, un bug si nuisible à la paix que la seule urgence pour le Bénin est un dialogue national de réinitialisation démocratique.

Quelle élection a un sens si les lois, la Constitution elle-même, les structures impliquées dans l’organisation des élections, la tenue des bureaux de vote, des centres de vote … jusqu’aux résultats, et le fichier électoral sont confisqués par une seule faction politique dans un contexte liberticide ? Et puis, qui les scènes de débauchage, de déstabilisation, de fragilisation de presque tous les partis politiques n’émeuvent et n’attristent pas ? Et que veulent dire ces balades d’individus dits militants entre le Br et l’Up du camp du Président de la République ?

 

Qui, selon vous, pourrait aujourd’hui prétendre être le chef de fil de l’Opposition, surtout que tout se décide à l’Assemblée nationale ?

 

Pour moi, il n’y a pas une Assemblée nationale. Donc rien ne se décide là. Tout se décide au sein du peuple. C’est pour cela qu’il faut organiser le peuple afin qu’il se décide. Aucun individu n’est au-dessus du peuple. Pour moi, cette Assemblée est une Assemblée de sang, illégitime…imposée par le recours à la force et à l’utilisation criminelle des armes létales. La décision appartient donc au peuple et à lui de décider. Rien ne se décide à l’Assemblée nationale ; il y a de tragiques comédies qui se jouent là-bas ; on étouffe un peuple ; on a volé le peuple ; on s’amuse avec le pouvoir d’un peuple. Il faut que ce peuple se décide. Et c’est le rôle du leader d’aller vers le peuple par le discours, ce que j’ai toujours professé ; je n’ai pas été toujours compris… Ce que je professe, c’est la persuasion par le discours, la non-violence, convaincu de ce que Thomas Paine disait qu’ « une armée de principes peut aller là où une armée de Kalachnikov ne peut pas aller » ; et le Général De Gaulle dans ses mémoires d’ajouter : « Le discours à des moments donnés, bien calculés, a plus d’effet que les chars, peut même remplacer les chars ».

Je pense que personne ne doit agir en République et en Démocratie comme si elle seule pouvait tout se permettre contre les valeurs, les principes et les lois, et que les autres n’auront d’autres alternatives que de la subir. La Démocratie est tout sauf un monologue électoral.

Propos recueillis par Guy DOSSOU-YOVO

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