Entre impasse et optimisme

La rentrée

La rentrée

La rentrée scolaire 2017-2018 s’est achevée sur une note d’insatisfaction avec des résultats catastrophiques aux examens nationaux, notamment le Bepc et le Bac. À dix jours de la prochaine rentrée, des problèmes seraient restés insolubles. Gouvernement et partenaires sociaux s’accusent tout en s’activant pour desapproches de solutions. Il faut craindre que le système éducatif s’enlise dans la crise d’année en année.

« L’école est en crise du primaire à l’université… », reconnaît en substance le président de la République Patrice Talon au cours d’une de ses récentes sorties. Le ministre de l’enseignement secondaire et de la formation professionnelle, Kakpo Mahougnon exprime son désarroi et son inquiétude face aux résultats des examens du Bepc et du Bac pour le compte de l’année scolaire 2017-2018. 28,86% pour le Bepc et environ 33,43% pour le baccalauréat. Un net recul par rapport aux années antérieures.

Tous les acteurs interpellés

« J’avoue que les parents d’élèves sont suffisamment déçus pour les résultats aux examens cette année », indique Épiphane Azon, président de l’Association nationale des parents d’élèves et étudiants. « Mais les parents d’élèves s’attendaient un peu à ces résultats, car les mêmes causes produisent les mêmes effets », commente-t-il. Pour lui, tous les acteurs du système éducatif sont interpellés notamment l’État central qui manque souvent de pro activité. « Le Gouvernement aurait pu éviter les trois à quatre mois de grève de l’année scolaire écoulée qui ont créé beaucoup de tort aux parents et élèves », martèle M. Azon. Il souligne que le Gouvernement devrait avoir vite réagi par rapport aux revendications des enseignants en leur disant clairement et objectivement ce qui est possible compte tenu des moyens dont il dispose au lieu de laisser la situation pourrir avant de commencer par chercher des portes de sortie. Toutefois, il reproche aux enseignants de ne pas savoir raison gardée. Car pour lui, les revendications des enseignants tournent souvent autour des primes, ce qui ne serait pas suffisant selon lui pour tant de mois de débrayage. «Au moment des négociations, lescours devraient se poursuivre », martèle-t-il en mettant en doute la qualité du dialogue social.

Raouf Affagnon, professeur à la retraite et ancien responsable syndical renchérit : « Aucun système éducatif ne peut prospérer dans les conditions qui sont les nôtres au Bénin avec des grèves cycliques. Les grèves sont faites pour détruire tous les plans de travail. Aucune école infectée par les grèves ne peut aller loin ». Mieux, précise-t-il, la qualité du dialogue social et les réformes du système éducatif sont engagés en violation des textes en vigueur. « La qualité de l’encadrement pédagogique est problématique », fait souligner Raouf Affagnon. L’ancien responsable syndical fait remarquer : «Du primaire à l’université, la plupart des enseignants sont des reversés et donc sans avoir la qualification nécessaire. Mieux, la formation complémentaire projetée par le Gouvernement pour les mettre aux pas se déroulent dans des conditions chaotiques ». Maxime Agossou-Vè, vice-président du comité sectoriel du dialogue social des enseignements maternel et primaire exige une clarification du statut des reversés qui remonte à 2008. Une revendication qu’il conditionne à une rentrée apaisée.

Le comble pour Raouf Affagnon, c’est le dispositif mis enplace pour sauver l’année 2017-2018. « Il a été fait en violation des principes de l’approche par compétence. On évalue ce qu’on a enseigné. Or, on a réaménagé le calendrier scolaire en ignorant cet aspect. Au point où des programmes non exécutés seraient sortis à l’examen». Ce que confirme un élève d’un collège public du Zou qui a échoué au Bepc parce que le sujet de mathématique aurait porté sur  des chapitres qu’ils n’ont pas abordés en classe. Le directeur d’un collège d’enseignement public de Cotonou qui a requis l’anonymat s’indigne de la manière dont le calendrier scolaire a été réaménagé l’année dernière. « Nous n’étions pas véritablement associés à ce réaménagement». Ce que semble rejeter Maxime Agossou-Vè qui soutient que son syndicat était associé et avait donné son accord. De quoi visiblement horripiler Raouf Affagnon qui soutient que ceux qui sont qualifiés pour réaménager le calendrier n’auraient pas été vraiment associés. Sinon fait-il remarquer : « On ne peut pas réaménager le calendrier scolaire en maintenant des données de l’ancien calendrier». Pour lui, c’est une aberration de maintenir la prochaine rentrée scolaire pour le 17 septembre. « Les enseignants n’ont pas joui des deux mois et demi de vacances comme le législateur l’a prévu. Ils vont reprendre le chemin des écoles le moral bas. On s’amuse avec la santé des enseignants, on s’amuse avec l’avenir des enfants en multipliant les incohérences dans le système éducatif », regrette l’ancien responsable syndical l’air pessimiste pour l’avenir de l’école dont les résultats pourraient aller de mal en pis, car le système éducatif béninois a de problèmes profonds pour lesquels, chacun des acteurs a sa part de responsabilité. Emmanuel Zounon, secrétaire général de l’Unstb enfonce le clou. « Les problèmes de l’éducation au Bénin sont complexes et profonds. Malheureusement, Gouvernement et enseignants ne voient pas la réalité en face. Ils se mentent avec un dialogue biaisé sur fond de politisation», affirme-t-il avant d’ajouter: «La rentrée aura lieu avec en toile de fond des frustrations qui peuvent exploser à tout moment même si la grève est interdite dans le secteur de l’éducation ». Àl’enseignement supérieur, un professeur de l’université d’Abomey-Calavi qui a requis l’anonymat est ferme. «Des enseignants qui ont changé de grade depuis deux ans attendent sans suite l’incidence financière sur leurs salaires. Et si rien n’est fait pour corriger l’injustice, alors que les salaires politiques grimpent anarchiquement, il faut craindre que la rentrée soit perturbée », affirme l’enseignant chercheur.

Des réformes en cause

Au-delà de toutes les considérations, certaines réformes annoncées aussi bien dans le secondaire que dans l’enseignement supérieur font grincer des dents. Raouf Affagnon s’insurge contre l’exigence de l’obtention du Bepc au collège avant de passer en seconde. Pour lui, une telle décision risque de créer d’énormes problèmes dans la gestion du flux d’élèves en classe de troisième à la prochaine rentrée. Un avis que partage un directeur du collège qui a requis aussi l’anonymat.« L’effectif des élèves de la classe de troisième est un véritable casse-tête pour moi », soupire, le Directeur. Raouf Affagnon se désole: « La loi d’orientation nationale indique clairement que l’obtention de la moyenne annuelle de 10/20 en troisième donne accès au passage en seconde. Curieusement, c’est avec un arrêté ministériel que le Gouvernement subordonne en plus de la moyenne, le Bepc avant de passer au second cycle de l’enseignement secondaire ». L’ancien responsable syndical ironise: « C’est au Bénin qu’un arrêté est au dessus d’une loi». L’autre réforme qui prend effet dès cette rentrée et qui gêne élèves, parents et enseignants, est l’organisation des concours d’entrée à l’université exclusivement réservée aux élèves ayant réussi au Bac ave cau moins la mention « Assezbien ». «Nous, fils de paysans, ne pourrons plus faire les meilleures écoles supérieures publiques», se plaint Jean K. Il est reçu au Bac D avec la mention « Passable ». Il a vu son ambition de faire le plus prestigieux institut national médicosocial du Bénin (Inmes), brisée, car il n’est pas autorisé à prendre part au concours d’entrée à cette école. « Ils sont combien parmi les décideurs actuels à avoir aumoins la mention « Assez-bien », pour priver nos enfants de faire les mêmes écoles qu’eux ? », s’indigne Ephrem A. Bonou dont deux enfants ont réussi au Bac avec la mention « Passable ».

Des assises nationales ?

Face à l’ampleur de la crise qui secoue le système éducatif béninois, tous les acteurs sont appelés, chacun de son côté, à jouer sa partition selon un observateur. À en croire le président de la République, le Gouvernement ne veut lésiner sur aucun moyen pour jouer la sienne. D’où la création du Conseil national de l’éducation nouvelle génération (Cne-ng), ces jours-ci. Seulement, les contours de ces réformes seront plus précis à partir du mois de décembre prochain avec son installation. Le Conseil national du dialogue social qui a tenu sa deuxième session extraordinaire de l’année 2018, en août dernier, se préoccupe d’une rentrée apaisée au point de formuler deux recommandations à l’endroit des principaux acteurs : Gouvernement et enseignants (voir encadré).

« De façon générale, tout le système éducatif du Bénin est à revoir », affirme Épiphane Azon. Pour lui, l’État central doit prendre davantage au sérieux le systèmeéducatif. « Il doit être plus proche des enseignants. Ces derniers doivent désormais se mettre dansla dynamique du sacerdoce. Et tout recrutement d’enseignants doit tenir compte de ce critère fondamental», explique le président de l’Association nationale des parents d’élèves et étudiants du Bénin. Pour Raouf Affagnon, le mal du système éducatif béninois est si profond qu’il faut aller au-delà des saupoudrages sous forme de réformes qui portent peu. « Il faut organiser des assises nationales qui regroupent tous les acteurs (Gouvernement, syndicats, parents d’élèves, élèves et étudiants…) de l’éducation afin de transformer l’école béninoise en une machine de succès qui accompagne le vrai développement, recommande-t-il au Gouvernement qui en a les prérogatives.

Recommandation issue de la 2e session extraordinaire du Cnds au titre de l’année 2018-2019

Au cours de sa deuxième session extraordinaire tenue à Cotonou du 17 au 31 août 2018, les conseillers du Conseil National du Dialogue Social, après avoir pris connaissance des conclusions issues de la Commission Nationale Permanente de Concertation et de Négociation Collective Gouvernement / Centrales et confédérations syndicales des travailleurs, tout en appréciant ces conclusions qui ne manquent pas d’intérêts, recommandent :

– à l’endroit du Gouvernement, une mise en application des conclusions issues des négociations gouvernement/centrales et confédérations syndicales en date du 17 mai 2018 en vue de permettre une rentrée et une année scolaire apaisée ;
– à l’endroit de l’ensemble de tous les acteurs du système éducatif notamment le gouvernement et les organisations syndicales des travailleurs, de maintenir un dialogue social de qualité, pour prévenir et gérer toutes les situations susceptibles de mettre en péril l’année scolaire 2018-2019 et celles à venir.

Fait à Cotonou, le 31 août 2018
Le Conseil National du Dialogue Social

Alain Sessou

Alain SESSOU

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