Mère Julie-Chantal grouillait d’un dynamisme qui la portait à de l’audace …

Mgr Clet Feliho

Mgr Clet Feliho

 (Homélie de Mgr clet Feliho)

Excellence, Mgr le Nonce Apostolique dont la présence manifeste la compassion et la communion du Pape à ces cérémonies,
Excellences, Messeigneurs,
Révérendissimes Pères et Soeurs,
Distinguées Autorités politico-administratives en vos rangs et qualités,
Mes chères Sœurs de l’Institut O.C.P.S.P,

Chers Amis,

« Parle, si tu as des mots plus forts que le silence » ! Telles furent mes premières réflexions quand il m’a été demandé de prêcher en ce jour pour remettre entre les mains de Dieu, une belle jeune fleur exhalant un parfum capiteux et subtil, une consacrée du fond du cœur, dynamique et vaillante. C’est de Mgr Nestor ASSOGBA, archevêque émérite de Cotonou, de regrettée mémoire que j’ai appris cette expression de l’amour du silence en des circonstances aussi pénibles comme celles qui nous rassemblent aujourd’hui. Il y a exactement un an, jour pour jour, que nous pleurions ensemble à Bohicon avec la Mère Julie Chantal, le départ silencieux de ce prélat, après qu’il a présidé l’Eucharistie matinale avec ses filles. Rien ne présageait qu’un an après, je serais ici à faire l’homélie pour les obsèques de celle avec qui  nous avons bu à la sagesse de ce saint serviteur de Dieu.

Ayant appris la foudroyante nouvelle, je m’étais résolu à être un concélébrant orant et silencieux au cœur de cette Eucharistie pascale. Et voilà que la Providence me demande d’avoir des mots plus forts que le silence, donc de parler. Mais que dirai-je ? Quels mots plus forts que le silence puis-je prononcer si ce n’est le fruit d’une méditation de la Parole de Dieu qui se présente comme du miel à la bouche et qui remplit les entrailles d’amertumes (Ap 10, 9) quand elle prend racine et trouve hospitalité dans le cœur ? Car la Parole de Dieu

bouleverse bien souvent les raisonnements et les comportements humains (Jr 5, 14 ; Lc 12, 49). En effet, la route qu’elle nous propose est celle empruntée par le Verbe de Dieu, en entrant dans notre humanité depuis le berceau jusqu’à sa pleine maturité, date de son retour au Père : « ‘Tout est achevé’ ; et inclinant la tête, il remit l’esprit » (Jn 19, 30). Il s’agit d’un chemin qui porte le croyant à épouser le berceau du plus misérable des hommes en même temps qu’il l’invite à s’allonger dans la ‘misérabilité’ de l’humanité. Voilà pourquoi, on n’y est jamais habitué. Le Christ, Parole ultime du Père (He 1, 1-2), a voulu demeurer dans le cœur d’un enfant pour nous apprendre comment grandir progressivement, fermement, et avec détermination dans une foi qui ne veut qu’être pauvre de charité, amour tout donné aux autres.

Voilà ce qui nous rassemble aujourd’hui et que nous célébrons dans l’Eucharistie : la beauté d’une créature consciente d’être à Dieu, en Dieu et pour Dieu ; une créature qui a appris à choisir la dernière place afin de devenir une sœur universelle dans l’écoute de la Parole de Dieu, avec un regard d’amour et de paix posé sur chacun.

Ainsi, s’il est vrai que l’institut des Sœurs Oblates Catéchistes Petites Servantes des Pauvres n’est pas à sa première édition de funérailles de supérieures générales, force est de reconnaître la vive douleur que ces Soeurs éprouvent en ce moment, à organiser les obsèques d’une jeune supérieure générale dont le dynamisme et la bravoure et surtout l’amour pour l’institut ne sont point à discuter. Sœur Julie Chantal, comme elle aimait à se faire appeler, est une femme forte débordante d’énergie comme l’indique l’étymologie du nom Chantal qui veut dire ‘pierre’ ou ‘roc’ qui ne recule jamais face à une difficulté; mieux, qui l’affrontait ne pouvait que rebrousser chemin ou renoncer à tout projet non évangélique.  Le martyrologe romain rapporte ces propos de l’une de ses saintes patronnes, Jeanne de Chantal : « Ne vous retournez jamais sur vous-même. Regardez seulement Dieu et laissez-le faire, vous contentant d’être toute sienne en toutes vos actions ».  Et comme pour emboîter le pas à celle-ci, Sœur Julie Chantal grouillait d’un dynamisme qui la portait à de l’audace ; car la valeur d’une âme ne dépend pas du nombre des années. Ses visites canoniques entreprises au début de la seconde année de son mandat, n’avaient d’autre but que de libérer l’être humain des forces de ténèbres susceptibles d’empêcher les religieuses de répondre pleinement à leur vocation d’oblates, de servantes et surtout de catéchistes beaucoup plus par la vie que par l’enseignement orale.

En somme, elle était vue comme une corne suscitée par Dieu (Lc 1, 69) pour préserver l’institut des assauts du relativisme et de la mondanité de notre temps. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui lisaient en elle une grâce, un don de Dieu pour redonner un souffle nouveau à cet Institut, instrument précieux d’évangélisation. A l’exemple des disciples d’Emmaüs, le départ inattendu de cette charismatique a pu bouleverser bien des cœurs. Aussi, est-il susceptible de porter à un certain relâchement dans les réformes bien amorcées. Comment une âme dévouée et si adonnée à la recherche de Celui que son cœur aime, a pu prendre les airs vers l’objet de son amour à un moment où ses réformes entreprises nourrissaient l’espoir de voir raffermi dans une foi vivante et contagieuse, le premier institut autochtone qui symbolise la maturité et la vitalité de l’Eglise locale du Bénin ? Dieu pouvait-il permettre à celle qui a cherché avec insistance dans la prière pour que Jésus  se révèle dans sa grandeur, de s’envoler le jour d’incidence de l’anniversaire de son investiture ? Et c’est là que l’on comprend l’acharnement des services médicaux de Lokossa et du CNHU à tout mettre en œuvre pour sauver une telle vie. Que les uns et les autres en soient remerciés dans le Seigneur ; eux qui ont déployé tout leur savoir et  qui n’ont ménagé aucun effort pour soustraire des affres de la mort notre très chère sœur Julie Chantal qui nous laisse ce message de Sainte Jeanne de Chantal: «Ah ! Si le monde connaissait la douceur d’aimer Dieu, il mourrait d’amour ». Et Saint Paul d’exhorter : « Vous ne devez plus vous conduire comme les païens qui se laissent guider par le néant de leur pensée » Ep 4, 17).

Chers Amis, la vaillante et endurante sœur Julie Chantal n’est pas morte ; elle ne saurait mourir en plein combat et dans la fleur de l’âge : cinquante-trois ans ! Elle a simplement changé de côté ! Et pour paraphraser Saint Augustin, la Sœur Julie Chantal dit à chacun et à tous ceux que touche ce précoce voyage vers l’éternité : « La mort n’est rien. Je suis seulement passé dans la pièce à côté (…) Ce que nous étions l’un pour l’autre, nous le sommes toujours (…) Prie, souris, pense à moi, prie avec moi (…) La vie signifie tout ce qu’elle a toujours été : le fil n’est pas coupé (…) Pourquoi serais-je hors de ta pensée, simplement parce que je suis hors de ta vue, je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin … tu vois, tout est bien ».

Oui, Sœur Julie Chantal, don de Dieu aux Oblates Catéchistes Petites Servantes des Pauvres, est bien vivante ; elle ne saurait arrêter son action en si bon chemin !  Comme la colonne de nuée s’est déplacée vers l’arrière pour mieux traquer l’ennemi lors de la traversée de la Mer Rouge

(Ex 14, 19sq), la réformatrice a simplement changé de stratégie : elle est passée de l’autre côté de la rive, à la source de toutes grâces, pour devenir une avocate efficace et un intercesseur avisé auprès de Celui qui a promis ne jamais nous laisser orphelins (Jn 14, 18)  car il a vaincu le mal et la fatalité (Jn 16, 33).  Comme dit Roland, un auteur français, « La fatalité, c’est l’excuse des âmes sans volonté » (R. Rolland).

Courage donc, mes chères Sœurs, et au travail ! Votre feue supérieure vous soutient et mène le combat avec vous; elle qui a toujours prôné le primat de Dieu en toute chose au risque même de devenir impopulaire ; elle qui préfère mourir pour son Bien-Aimé afin que justice soit faite et que la vie religieuse demeure pour les hommes de notre temps signe de ce Dieu d’amour  et de tendresse. Elle n’était pas de ceux ou celles qui tiennent à leur réputation en laissant prospérer le mal qui rend esclave. Tant qu’elle n’a pas trouvé son bien-aimé libéré des servitudes, elle ne baissait pas les bras ; elle continuait à bousculer jusqu’à ce qu’elle sente la satisfaction de ceux qu’elle rencontre durant ses visites canoniques. Elle puisait sa force dans la contemplation de ses deux saintes patronnes : Sainte Julie, fondatrice de l’ordre des Sœurs  de Notre-Dame  au service des enfants pauvres ; et Sainte Jeanne Françoise de Chantal, fondatrice elle-aussi de l’ordre des Visitandines pour s’occuper des femmes à la santé fragile de son temps. Toutes deux étaient plus que sensibles à la bassesse de l’être humain. Aussi, étaient-elles résolues à y remédier grâce au don de la paix que nous a fait notre Seigneur Jésus Christ. Une paix non à la manière du monde où les petits sont écrasés s’ils n’acceptent pas de garder silence. La paix dont a joui notre chère regrettée n’est pas un souhait ou une bonne intention positive qui dorlote. Il s’agit de la paix de Jésus Christ i.e. de l’or qui a besoin d’être purifié au feu pour en tirer un éclat resplendissant. C’est la vie quotidienne de chacun passée au crible de la Parole de Dieu pour que cette vie devienne progressivement vraie icône de Jésus Christ ; elle mène à une écoute mutuelle et au respect de la dignité de tout être. C’est bien cette paix qui a porté le Christ à affronter la Passion et la Mort en adhérant en tout et par amour, à la volonté de son Père. Tous ceux qui choisissent de le suivre, connaitront le même sort ; car le serviteur n’est pas plus grand que son maître (Jn 13, 16). Les tribulations du croyant sont comme une participation à la résurrection du Christ après avoir souffert pour Lui (1 Pt 4, 13). C’est pourquoi, il resplendit d’une tranquillité qui surprend le monde.  

Puissent les funérailles que nous célébrons dans la douleur nous aider à mieux nous situer en Christ notre Paix et à bannir ainsi de nos vies tout trouble et toute peur ! Depuis la passion rédemptrice, nous savons et nous avons la conviction qu’une vie donnée par amour ne s’abîme pas dans l’inconnu du shéol ou dans une mort sans visage. Le Christ s’en est allé non de manière définitive ; mais il s’en est allé pour nous revenir et nous affermir (cf. Jn 14, 3). Son voyage a pour but la rencontre et le face-à-face avec Celui que nul n’a jamais vu (Jn 8, 54) et dont il est l’image parfaite. Sœur Julie Chantal vient d’en faire l’expérience. L’amour de cette paix l’a conduite à donner le meilleur d’elle-même jusqu’à être cueillie comme un fruit mûr à qui le Seigneur dit « Fidèle servante, entre dans la joie de ton Maître » (cf. Mt 25, 21). Aussi, le Cantique des cantiques nous résume très bien le secret de sa vocation et de son dévouement : « A peine avais-je dépassé les gardes, que  je rencontre Celui que j’aime. Je Le saisis et je ne lâcherai pas… » (Ct 3, 4) ? Après que nous aurons témoigné de notre attachement à Dieu et de notre amour vrai pour tout être humain sur terre, Sœur Julie Chantal nous espère un jour, pour contempler avec elle, ce Visage radieux qui, le premier, nous a aimés et en dehors de qui la vie n’a pas de sens.

Que Marie, Reine des consacrés, vienne à notre secours pour que nous recherchions en tout et partout non point ce qui nous enchante, mais le vouloir du Seigneur qui désire qu’aucun de ceux qu’Il met sur notre route, ne se perde par notre négligence ou par notre tiédeur !  

Sœur Julie Chantal, tu as voulu effectuer ton voyage vers Celui que ton cœur aime, à la veille du jubilé de l’Institut des Sœurs de Saint Augustin et au lendemain de la proclamation de la première supérieure générale des Sœurs Servantes de la Lumière du Christ, comme pour porter au ciel, la bonne nouvelle de la vitalité de notre Eglise locale. Reçois notre hommage et notre gratitude ! Repose-toi de ton labeur  et obtiens pour tes sœurs la grâce de poursuivre dans l’amour et la crainte de Dieu, l’œuvre de Jésus Christ que tu as commencée au cœur de cet institut que  tu aimes si bien ! AMEN !

Mgr Clet. FELIHO
Evêque de Kandi

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