« En toute réforme, il faut le consensus »

Marie Elise Gbèdo

Marie Elise Gbèdo

(Entretien exclusif avec Me Marie Élise Gbèdo)

 Plusieurs fois candidate malheureuse à l’élection présidentielle au Bénin, Me Marie Elise Gbèdo, avocate au barreau béninois livre sa lecture du nouveau Code électoral en passe d’être examiné en plénière à l’Assemblée nationale. Elle y voit des tentatives d’exclusion de certaines catégories de citoyens de la gestion des affaires publiques, notamment les femmes et la couche juvénile. Elle en a profité pour dire son point de vue sur ce que certains politiques désignent sous le vocable de « Candidats plaisantins » désireux de briguer la magistrature suprême.

La Croix du Bénin :  En lien avec la nouvelle charte des partis politiques, le nouveau code électoral à l’étude au parlement fait la promotion des grands ensembles politiques pour éviter, semble-t-il, que des «candidats plaisantins » se jettent seuls à la conquête de la magistrature suprême. Quel est votre avis sur la question ?

Maître Marie Élise Gbèdo : Qui sont les « candidats plaisantins » ? Je rappelle que jusqu’à nouvel ordre, c’est notre Constitution du 11 décembre 1990 en son article 44 qui permet la candidature individuelle pour aller à la conquête de la magistrature suprême. Est-ce à dire que le Président Patrice Talon fait partie des plaisantins dont on parle ?

J’ai vu la presse béninoise publier des images de certains « plaisantins » qui ont tenté de briguer la magistrature suprême. Mon image y figure en bonne place. Je me suis dit ça y est.

Mais je défie quiconque d’avoir à me qualifier de « candidat plaisantin ». Ces députés qui se sont déchaînés ces derniers jours et qui prétendaient, de façon hypocrite, faire la promotion des femmes béninoises dans les instances de décision ont trouvé la formule légale pour renvoyer les femmes aux casseroles et aux couches culottes de leurs enfants et laisser les hommes se bomber le torse.

Les « candidats plaisantins », ce sont ces individus sortis de nulle part qui sont suscités et fabriqués par ces mêmes politiciens pour troubler le vote et pour émietter les voix en faveur des candidats fortunés. Leurs cautions et leurs campagnes sur le terrain sont totalement pris en charge par leur mentor fortuné, lui-même présent dans la course. Le plus important pour ces « plaisantins », c’est de distribuer de l’argent dans des zones bien définies pour collecter les voix des populations corrompus à l’argent facile. Les « candidats plaisantins » disparaissent comme ils sont venus à la fin du scrutin en attendant de se faire acheter plus tard.

Je ne vois aucun parti politique prêt à cotiser selon les cas deux cent cinquante millions francs Cfa ou deux cent millions francs Cfa pour positionner une femme pour la présidentielle ou les législatives. J’avais parlé de la « poudre aux yeux »  jetés par ces députés qui prétendaient vouloir réviser la Constitution pour favoriser la promotion des femmes béninoises. Je demande aux femmes béninoises de ne pas se laisser berner. Ce taux élevé des cautions est à rejeter purement et simplement. Pire, il reste et demeure discriminatoire à l’égard des femmes candidates qu’elles appartiennent à des grands ensembles et regroupements ou non.

La jeunesse non plus ne sera pas au rendez-vous car comme pour les candidatures féminines, je ne vois pas ces égoïstes mettre de côté leur ego pour favoriser des jeunes dames et jeunes gens à la tête de notre pays et au parlement.

Je ne comprends pas la logique du Président de la Commission des lois, porteur de la proposition de cette loi modificative du code électoral. Il prétend vouloir lutter contre le rôle surdéterminé de l’argent en politique alors que c’est en leur sein que sont fabriqués les « candidats plaisantins ». Mieux, la dernière mouture du code électoral à modifier, étudiée au séminaire parlementaire du 14 juin 2018 a été ouvertement critiquée sur la proposition de cinquante millions francs Cfa fixés pour la caution présidentielle et jugés exorbitants par les acteurs de la société civile. Par quelle magie cette proposition combattue s’est retrouvée en hausse et fixée en commission à deux cent cinquante millions francs cfa ? À quoi donc a servi le séminaire parlementaire du 14 juin 2018 si on foule à chaque fois au pied le consensus ?

Il faut éviter d’exacerber les mécontentements et les frustrations d’une partie du peuple. En toute réforme touchant à notre Constitution, il faut le consensus. Il faut éviterl’exclusion politique. Les députés du Bmp n’ont pas le droit de faire des Béninois des collectionneurs de billets de banque ; qu’ils laissent les Béninois vivre en paix.

À quoi servent finalement lesÀ quoi servent finalement lesséminaires parlementaires sur lesréformes ?

J’ai pensé que les séminaires parlementaires avaient pour objectif de recueillir les critiques et observations de la société civile dans le but d’obtenir un large consensus autour des réformes du gouvernement. Alorsque l’unanimité n’était pas faite d’une probable augmentation de quinze millions à cinquante millions francs Cfa de la caution pour l’élection présidentielle, il est désormais question de deux cent cinquante millions francs Cfa.

Ce projet de code va se faire clairement au détriment des candidats crédibles non enclins à compter les billets de banque, lesquels sont prêts à mettre leurs savoirs et leurs connaissances au service du pays. C’est de l’injustice. C’est une atteinte au droit d’associations politiques et au droit de représentation d’une couche importante de la population et de la jeunesse. Je pense à mon humble avis que la pertinence d’une candidature ne dépend pas de la caution fixée mais de la qualité et de la pertinence des projets ou programmes de société.

On aurait pu trouver d’autres alternatives comme des signatures d’élus municipaux ou bien des signatures de députés, par un pourcentage défini pour parrainer les candidats à l’élection présidentielle. C’est une alternative qui permet au candidat lui-même de jauger son poids politique. Pourquoi ne pas proposer pour notre pays, un parrainage de cent cinquante quatre signatures auprès des élus municipaux ou quatre vingt trois signatures auprès des députés ? Si le candidat n’arrive pas à atteindre ces chiffres, il y aura une élimination naturelle. On maintient donc la caution présidentielle à quinze millions francs Cfa. Il en sera de même à l’élection législative. Ces conditions obligeront ainsi les candidats indépendants et n’appartenant à aucun parti politique ni à aucun regroupement politique d’aller connaître les 77 communes et les 12 départements de notre pays. Ce sont mes propositions.

Selon le projet de code tout ancien président de la République qui se présenterait aux législatives  perd d’office son statut d’ancien chef de l’État. Quelle réflexion vous inspire cette proposition ?

Dans le préambule de la constitutiondu 11 décembre 1990, le peuple béninois a solennellement affirmé sa détermination à défendre et protéger les droits fondamentaux de l’homme, les libertés publiques, la dignité de la personne humaine et la justice. Les anciens chefs d’État sont des citoyens avant toute chose.

Si c’est l’égalité dans le traitement que l’on recherche, il serait plus équitable de les laisser participer, au nom de notre Constitution, à l’élection législative et exiger le choix de leur statut ou non à la fin du scrutin dans un délai précis. Les députés doivent éviter l’exclusion et les frustrations.

Certains observateurs estiment que les grands ensembles politiques visés par le projet de code électoral conduirait à terme le Bénin vers une démocratie où seules les puissances financières auront droit de cité. Votre réaction ?

Le Titre II de notre Constitution du 11 décembre 1990 nous renvoie aux droits fondamentaux du citoyen. Ces droits fondamentaux appellent à la cohésion sociale, c’est-à-dire la capacité d’une société à assurer le bien-être de tous ses membres en réduisant les disparités et en évitant la marginalisation.

Les députés doivent, par les lois, renforcer la représentation et le processus décisionnel démocratique. Ilsdoivent légiférer pour bâtir un aveni rsûr pour tous et développer le dialogue social et l’engagement civique.

En aucun cas, l’on ne devrait diviser la population, car la cohésion sociale est l’ensemble des processus individuels et collectifs, qui contribuent à assurer à tous les individus l’accès effectif aux droits fondamentaux et au bien-être économique, social, culturel et qui visent à construire ensemble une société solidaire et coresponsable pour le bien-être de tous.

La coresponsabilité peut se définir comme une attitude ou un sentiment partagé de responsabilité collective par rapport à un ou des objets d’intérêt général.

En tout état de cause, il serait grave de légiférer pour favoriser un État où seules les puissances financières auront droit de cité.

 

Propos recueillis parPropos recueillis par

Guy DOSSOU-YOVO

 

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