janvier 22, 2022
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LUTTE CONTRE LA MALTRAITANCE DES ENFANTS AU BENIN : Des initiatives heurtées par la malveillance

Certains enfants continuent de subir des traitements dégradants malgré la campagne de sensibilisation des structures de défense et de protection des mineurs, les sanctions judiciaires et la contribution des organisations de la société civile. Le phénomène a refait surface sur un nouveau mode de maltraitance à décourager à tout prix.

►  Un nouveau mode de maltraitance

Un enfant soumis à la vente des sachets d’eau au marché Dantokpa à Cotonou

Au cours du mois de mai 2020, à Womey, un quartier de la Commune d’Abomey-Calavi, un cas de maltraitance d’enfant a alerté le voisinage. En effet, un orphelin de 6 ans a été sauvagement fouetté par sa tutrice dans la nuit du 26 au 27 mai 2020. Et comme si les sévices corporels ne suffisaient pas, elle a obligé l’enfant à salir ses mains avec les matières fécales.

Une sanction déshumanisante

Trois mois plus tard, un autre cas, plus grave que la première a été rapporté par les médias sociaux et authentifié par la suite : un enfant, abandonné par sa mère et vivant avec son père à Cotonou, est soupçonné d’avoir volé une pièce de 100 Fcfa. À 1h du matin, son père l’attache avec une corde avant de poser à plusieurs endroits de son corps, un fer à courant chaud.  Quelle cruauté ! « Un jour, ma tante est venue me chercher au village pour me conduire à Cotonou afin de me faire suivre une formation professionnelle en couture. Une fois à Cotonou, j’ai été réduite aux travaux domestiques. Je suis souvent victime de violence physique de la part de ma tante malgré les mécontentements de son mari. Un jour, celle-ci m’a demandé de creuser un grand trou pour le remplir d’excréments humains que je dois puiser du WC. Ne pouvant plus supporter les sévices corporels répétés, j’ai pris la décision de gagner la rue », déclare une pensionnaire confiée au Carrefour d’écoute et d’orientation (Céo) Sainte Joséphine Bakhita d’Akassato.

Loin des regards indiscrets et parfois avec le silence de certains complices, les enfants sont maltraités dans les agglomérations, les marchés, ou encore sur les lieux d’apprentissage (Cf. Statistiques de l’Unicef). Ils sont utilisés pour les petites courses qui ne finissent jamais, et abusivement lésés dans leurs droits. Selon les responsables du Centre d’écoute et d’orientation Sainte Joséphine Bakhita d’Akassato, l’abandon anonyme, la négligence, la maltraitance domestique, l’abus sexuel, l’inceste, la traite, la prostitution, l’exploitation par le travail sont les cas rencontrés au quotidien dans l’accompagnement des Enfants en situation difficile (Esd). Blessés dans leur amour-propre et dans leur dignité, les enfants victimes de la maltraitance sont sujets à de graves préjudices pour leur développement psychosocial sur le long terme. Selon les études, les symptômes psychopathologiques liés à la maltraitance sont entre autre les troubles dépressifs avec baisse de l’estime de soi. La section de Caritas-Cotonou qui s’occupe des enfants en situation difficile complète : « Devenus adultes, ils sont davantage exposés à divers troubles comportementaux, physiques ou psychiques, tels que la propension à commettre des violences ou à en subir, la dépression, les comportements sexuels à risques et l’alcoolisme ».

Une assistance sociale publique défectueuse

« Qu’est-ce que le Gouvernement fait effectivement pour les enfants ? Nous n’avons pas un seul Centre public viable pour enfants. Le Centre de sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence d’Agblangandan, Commune de Sème-Kpodji, est complètement abandonné. Allez-y voir ! Des serpents chassent les enfants. C’est un constat triste, malheureux et qui fait pleurer. On me dira que notre pays n’a pas de l’argent ? C’est faux. C’est un manque de volonté politique », se désole un acteur de la justice béninoise. « Normalement si on se respectait, à défaut d’avoir un Centre par arrondissement, on devrait en avoir deux par Département. Ceci permet une meilleure prise en charge des enfants. Les Centres d’écoute confessionnels et les structures privées d’accueil des enfants viendront en appui en cas de suivi particulier. Ils « sont pleins aujourd’hui et demandent qu’on les désengorge. Chose curieuse, le Gouvernement n’envoie pas un seul kilo de maïs pour les soutenir », fait remarquer un promoteur de Centre d’accueil à Cotonou. Cependant, le Bénin dispose d’une stratégie de lutte contre la maltraitance des enfants voire d’un Office. La mise en service en 2005 du Centre d’accueil et de transit des enfants (Cate) de l’Office central de protection des mineurs, de la famille et de la répression de la traite des êtres humains (Ocpm) permet d’écouter au quotidien les enfants victimes. En collaboration avec les structures partenaires telles que l’Unicef, Plan Bénin, Ong Terre Rouge, l’Office élabore un dossier qui est envoyé à la justice pour des sanctions contre les contrevenants à la loi. Mais « il faut beaucoup plus affiner les techniques élémentaires d’audition pour qu’on ait davantage d’éléments lors de l’instruction des dossiers d’adoption. Nécessité donc qu’il ait plus de juges des mineurs formés et qu’il y ait un investissement de l’État dans les différents Centres pour enfant en accompagnement et en contrôle », conseille un auditeur de justice. « Si les Sœurs Salésiennes fermaient leur Centre, à qui irions-nous ? », s’interroge Rosette Akouégnon, victime de maltraitance.

Le travail salutaire des Centres d’écoute privés

La Congrégation des Sœurs Salésiennes de Don Bosco basée à Zogbo travaille avec la brigade des mineurs pour défendre la cause des enfants en situation difficile. Ainsi, contribue-t-elle à la réduction de ce phénomène en accueillant chaque année dans le “Foyer Laura Vicuña” environ 400 enfants âgés de 6 à 17 ans, secourus de la maltraitance. Ils sont en majorité des filles. Elles sont identifiées lors des visites dans les marchés et des alertes signalées par des partenaires externes (élus locaux, Centre de protection sociale). « Nous avons des baraques dans les marchés de Dantokpa, Ouando, Sèmè-Kraké et à la frontière bénino-nigériane pour aller à la rencontre des enfants », déclare Esméralda Sindété, chargée de projets/programmes au Foyer des pères Salésiens de Don Bosco à Porto-Novo. Récupérés et réintégrés souvent difficilement, les Centres privés de protection et de réinsertion des enfants œuvrent quotidiennement pour leur redonner le sourire. Ceci passe par la sensibilisation de proximité avec les parents/tuteurs lors des enquêtes sociales, des démarches de liaisons, des visites d’intervention à domicile et des missions de réinsertion familiale. Cyrille Akowé, éducateur social du Ceo d’Akassato, souligne que « les enfants violentés physiquement sont réceptifs aux signes reliés à l’agressivité et s’en souviennent des années plus tard. Ils ont tendance à être réfractaires et hostiles pour leur milieu de vie ». Les actions menées dans ce cadre sont orientées vers la prévention et la réinsertion professionnelle voire scolaire. Au foyer Don Bosco, Esméralda Sindété, chargée de projets/programme informe qu’après l’accueil d’un enfant et selon la forme de maltraitance dont il a été victime, les structures étatiques sont informées pour l’ouverture d’une procédure judiciaire. Pour les cas de violence diffusés par les médias dans les mois de mai et d’août, l’office central de protection des mineurs informe que des sanctions ont été infligés aux auteurs qui sont actuellement derrière les barreaux. Plutôt dans une dynamique d’insertion, Caritas-Cotonou veille à la scolarisation des jeunes victimes de maltraitance jusqu’à l’obtention du Certificat d’étude primaire (Cep), du Brevet d’Étude du premier cycle (Bepc) et du Baccalauréat selon les cas et organise des visites de suivi pour s’assurer du maintien du jeune à l’école.

Des statistiques en nette progression

Perpétue KOKO, Stagiaire & Comfort SANT’ANNA

►  « Nous parvenons à donner un avenir à beaucoup de filles heureusement »

Soeur Maria Antonietta Marchese

(Interview de Sœur Maria Antonietta Marchese, Salésienne de Don Bosco)

Interrogée par “Vaticannews”, le portail d’information du Conseil pontifical pour les communications sociales, le 23 août 2020 dans le cadre dans la Journée internationale des Nations Unies pour l’abolition de la traite des personnes, la Sœur Maria Antonietta Marchese, de l’Institut des Sœurs  Salésiennes de Don Bosco, parle de l’exemple du Bénin dans la lutte contre l’esclavage des enfants et des situations qu’elle a vécues au cours de son service au “Foyer Laura Vicuna”.

Vaticannews : Qu’est-ce que l’esclavage aujourd’hui, selon vous ?

Sœur Maria Antonietta Marchese : C’est le fait de priver les filles de leurs droits, de leur famille, de leur santé, de leurs divertissements, de la possibilité d’être autonomes pour les vendre à d’autres personnes contre rémunération, de sorte qu’elles ont une vie de dépendance absolue, vis-à-vis du soi-disant maître.

L’esclavage n’appartient donc pas au passé ?

Bien sûr ! Au Bénin, par exemple, l’esclavage existe dans le sens où il est considéré comme une caractéristique culturelle qui était autrefois au profit des enfants. Le petit était alors retiré des familles les plus pauvres et confié à des familles un peu plus aisées, mais il allait à l’école et avait un avenir. Puis dans les années 70 et 80, c’est devenu un véritable esclavage. En ce sens que (le déracinement de) l’enfant n’est plus au profit de celui-ci, mais au profit des familles qui disposent ainsi d’une main-d’œuvre gratuite et considèrent ces enfants, en particulier les filles, comme leur propriété, si bien que souvent les filles ne peuvent même plus se souvenir de l’origine de leur famille. Il m’est arrivé de chercher des familles, parce que lorsque certaines filles ont réussi à s’échapper de ces situations, la police des enfants nous les a confiées et nous avons également essayé de trouver la famille. Parfois c’était facile, parfois c’était plus difficile. Parfois les filles étaient bien accueillies, parfois elles ne l’étaient pas. Malheureusement, cette forme d’esclavage existe toujours.

Le Pape parle d’une marchandisation de l’être humain qui avilit sa dignité, car en étant réduit en esclavage, nous ne sommes plus des êtres faits à la ressemblance de Dieu, mais des objets. Êtes-vous d’accord avec ce concept ?

Malheureusement, c’est exact. Je me souviens de cas qui me sont arrivés. Quand les petites filles nous étaient confiées et que nous allions chercher leur village d’origine, parfois la famille nous disait qu’elle avait payé 5 Euros et reçu un morceau de tissu pour donner sa petite fille, dont elle ne connaissait pas du tout la destination. Donc, oui, pour beaucoup, c’est une marchandisation : certains ont pris tout l’argent au début, d’autres un peu à la fois, allant collecter ce qu’ils pensaient correspondre à la valeur de l’enfant.

Que peuvent faire les Salésiens dans un État comme le Bénin ?

Le problème concerne surtout les filles. Nous, et d’autres structures, parvenons à donner un avenir à beaucoup de ces filles heureusement. Nous les envoyons à l’école, nous leur donnons une chance de se défendre, même quand elles retournent au village, en leur laissant nos coordonnées. Certaines familles commencent heureusement à prendre conscience de la valeur des enfants. Lentement, les choses changent. Nous avons réussi à en récupérer beaucoup, certainement pas toutes, car beaucoup ne viennent pas et restent esclaves des familles, même malheureusement de familles croyantes qui pensent que si elles ne les maltraitent pas trop physiquement, elles ont le droit de les garder.

Pouvez-vous nous raconter une belle histoire d’une petite fille qui est venue vous voir et qui a pu changer de vie si vous vous en souvenez ?

Bien sûr que je le peux. Une petite fille que j’ai accueillie à l’âge de six ans, que j’ai réussi à ramener chez nous. Après une longue histoire de souffrance, elle s’est réconciliée avec son père qui l’avait vendue. Elle a fait des études et est devenue infirmière, toujours suivie par notre Foyer au Bénin, puis, l’année dernière, elle m’a dit qu’elle s’était mariée et avait fondé une famille, qu’elle avait réussi à pardonner à son père qui l’avait vendue quand elle avait 6 ans avec son petit frère. Ce n’est pas la seule histoire, il y a heureusement beaucoup de filles qui parviennent à former une famille et qui me disent surtout : « Je n’abandonnerai jamais ma petite fille », parce qu’elles ont compris ce que cela signifie.

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