août 11, 2020
Dossier

60 ANS D’INDEPENDANCE DU BENIN : De quoi peut-on être fier aujourd’hui ?

Les Béninois s’interrogent : situation économique incertaine, climat social dégradé, sentiment d’insécurité face à l’État de droit, épée de Damoclès de la Criet… Autant d’éléments qui entretiennent pour certains la nostalgie d’une démocratie exemplaire en Afrique de l’Ouest, 60 ans après la proclamation des indépendances.

60 ans après, les Béninois cherchent toujours à boucher de leurs doigts la jarre trouée

►  La politique de l’autodénigrement

La célébration, le 1er août 2020, des 60 ans d’indépendance du Bénin va se dérouler dans la sobriété à cause de la Covid-19. Toutefois, cette commémoration interpelle la conscience collective sur notre destin commun et ce qui peut faire la fierté du Bénin en cette première moitié du 21e siècle.

Il y a six décennies, feu président Hubert Koutoukou Maga proclamait officiellement l’indépendance du Dahomey, devenu plus tard Bénin. Et que d’événements ont marqué l’histoire tumultueuse de notre pays.  Maintenant, il va falloir faire un bilan sur le chemin parcouru afin d’en tirer des leçons pour corriger et rectifier  le tir en vue d’améliorer le présent pour mieux se projeter dans l’avenir. Les acteurs de la vie publique doivent à présent se poser des questions en toute responsabilité sur la situation socio-politique du Bénin, du 1er août 1960 à ce jour. Sommes-nous plus patriotes aujourd’hui qu’il y a 60 ans ? Quelle politique de développement le Bénin a-t-il menée de façon constante et soutenue au cours de ces six décennies ? Difficile de répondre sans se perdre en conjectures. Car en réalité, à peine commencée, au Bénin, toute belle ou nouvelle expérience ne dure que le temps d’un mandat présidentiel.

Nous sommes presque toujours comme dans un éternel recommencement. « On se préoccupe beaucoup plus, une fois au pouvoir, de régler des comptes à ses prédécesseurs, de remettre en cause les acquis démocratiques pour cause de modernité économique ou culturelle. Aucune constance ni continuité dans les actions des dirigeants successifs de ce pays. C’est vraiment dommage et regrettable pour le Bénin ! », déclare un politologue qui a requis l’anonymat. Certes, le fait d’être indépendant, est déjà une source de fierté légitime. C’est une question de souveraineté nationale qui ne peut que réjouir tous les citoyens. Il en est de même de la démocratie issue de la Conférence des forces vives de la Nation de février 1990. Mais qu’avons-nous fait des résolutions de ces assises historiques ? Où en sommes-nous aujourd’hui avec l’autosuffisance alimentaire ? Les chiffres et les taux de croissance publiés par les institutions financières internationales contrastent avec la cherté de la vie et la difficulté à satisfaire les besoins en eau et en électricité des Béninois. Et pourtant, le Gouvernement ne cesse de lever des fonds sur le marché financier afin de soulager la peine des populations.

Une fierté cependant devrait nous bomber le torse : le retrait de l’armée de la vie politique. En cela, le respect de la parole donnée des Forces armées béninoises à la Conférence nationale de rentrer dans les casernes pour se consacrer exclusivement à la mission de défense nationale mérite d’être félicité à sa juste valeur. La préservation de l’intégrité du territoire, la vie des citoyens et la souveraineté nationale ; la contribution à la sécurité et la stabilité régionale font d’elles le symbole de patriotisme face à l’échec en politique.

Guy Dossou-Yovo

►  Quelques témoignages

« Les États africains gagneraient à privilégier l’ordre du symbolique »

Dr Théodore C. Loko

L’art de la politique est une mise en scène de l’altérité. La vie en société nous enseigne à travers l’intelligence sociale et la conscience collective que l’homme a besoin d’avoir une existence et pas simplement une vie. Dans L’Existentialisme est un humanisme, Jean-Paul Sartre (1905-1980) fait remarquer que deux choses sont fondamentales : La conscience, parce que personne ne peut penser pour l’autre. Autrui, parce que c’est face à autrui que le « Moi » sort de sa solitude et de son silence. Aussi, est-il que le respect et la prise en compte de l’autre pourraient être à la base de la façon de gouverner.

Souvenons-nous qu’à la tribune du Parlement fédéral allemand (Bundestag) le 22 septembre 2011, le Pape Benoît XVI n’a pas craint de remonter au passé de l’Allemagne et d’évoquer l’expérience nazie : « Nous, Allemands, nous avons fait l’expérience qui consiste à séparer le pouvoir du droit, à soulever le pouvoir contre le droit, à fouler aux pieds le droit, de sorte que l’État était devenu une bande de brigands ».

Puisant dans l’exemple biblique du roi Salomon dans le livre des Rois (1 Rois 2, 1 ; 1 Rois 3, 5-14 ; 1 Rois 4, 30), le Pape émérite rappelle d’abord que l’appétit de pouvoir, la séduction, la richesse, le profit matériel ne sauraient être des critères suffisants et sains de l’action politique. Celle-ci doit être subordonnée à l’engagement pour la justice, à « la volonté de mettre en œuvre le droit et l’intelligence du droit ». La recherche du succès en politique n’est pas un mal en soi, mais elle peut conduire à des « contrefaçons ». Benoît XVI cite Saint-Augustin, son théologien favori, qui, au Ve siècle, disait déjà : « Enlève le droit, et alors qu’est-ce qui distingue l’État d’une grosse bande de brigands ? ».

Tirant leçon de ce qui précède, les États africains gagneraient à être fiers de privilégier l’ordre du symbolique, à savoir :  une gouvernance qui crée un couple heureux entre le pot de fer (le détenteur de la violence légitime) et le pot de terre (le citoyen honnête à servir), une vision qui fasse de la politique étrangère une véritable politique publique, et une politique interafricaine au service des peuples.

Le pot de fer et le pot de terre

« Le Pot de terre et le Pot de fer » est la deuxième fable du livre V de Jean de La Fontaine situé dans le premier recueil des Fables de La Fontaine, édité pour la première fois en 1668.

« … Le Pot de fer proposa

Au Pot de terre un voyage.

Celui-ci s’en excusa,

Disant qu’il ferait que sage

De garder le coin du feu ;

Car il lui fallait si peu,

Si peu, que la moindre chose

De son débris serait cause.

Il n’en reviendrait morceau… »

L’expression figurée « pot de terre contre pot de fer » permet de caractériser les affrontements qui mettent en présence des parties de forces inégales, et dont l’issue en faveur du plus fort semble inévitable. L’homme sans appui ni soutien a ainsi toutes les chances d’être vaincu par son adversaire plus puissant. L’expression fut popularisée par la fable. Dans cette fable dont la morale est qu’il ne faut s’associer qu’avec nos égaux, le pot de terre est réduit en morceau car il s’est laissé convaincre par le pot de fer, lequel l’entraîna dans une aventure que seul celui-ci pouvait supporter.

L’État appartient à l’ordre des réalités sensibles lorsqu’il se manifeste à travers le déploiement des forces, mais ceci ne prend sens qu’à travers des représentations mentales qui, elles, relèvent de l’ordre du symbolique. Selon leur orientation et leur intensité, les représentations qui prévalent tendent, par exemple, à faciliter l’obéissance au pouvoir et l’acceptation de la loi, ou, au contraire, elles contribuent à légitimer des résistances susceptibles de paralyser. Le citoyen et l’État peuvent donc bien faire un couple convenable.

La véritable politique publique

En dépit de l’émergence d’autres types d’acteurs internationaux, l’État demeure aujourd’hui l’acteur central des relations internationales. C’est autour de lui que se structure tout le système international. La politique étrangère est donc inévitablement au cœur de toute réflexion sur les relations internationales. Ainsi que le souligne Marcel Merle : « La politique étrangère est […] la partie de l’activité étatique qui est tournée vers le “dehors”, c’est-à-dire qui traite, par opposition à la politique intérieure, des problèmes qui se posent au-delà des frontières. » Par la politique étrangère, l’État cherche à répondre au comportement des autres acteurs internationaux, et, d’une manière plus générale, à agir sur son environnement pour le conserver tel quel quand il lui est favorable, et le transformer quand il lui paraît défavorable. En d’autres termes, l’État cherche, par le moyen de la politique étrangère, à au moins maintenir et au mieux accroître ses capacités d’influence à l’extérieur du territoire national.

À titre d’exemple, s’agissant des expériences en matière de maintien de la paix, discrète après le retrait de l’Opération des Nations Unies au Congo en 1964, la contribution africaine a connu un second souffle lors de la redynamisation de ces mêmes opérations au cours des années 90. Cette reprise des contributions africaines a été freinée par les tragédies rwandaise et somalienne qui entraînent un fléchissement des activités onusiennes de maintien de la paix. À la faveur de la reprise des déploiements onusiens de grande envergure, les contributions africaines sont devenues très importantes.

Par ailleurs, on assiste à une nouvelle réalité. La conception traditionnelle de la souveraineté des États est battue en brèche par la croissance des interdépendances écologiques, par l’émergence de biens publics mondiaux et par l’apparition d’acteurs de la société civile se positionnant comme « libres de souveraineté ». Ces évolutions conduisent à une refonte de la souveraineté. Néanmoins, les États demeurent des acteurs décisifs de l’action collective internationale, d’autant plus qu’ils sont garants de l’application des normes. Il y a quelques années, Jessica Matthews résumait, dans Foreign Affairs, une interprétation courante du changement d’époque que le monde était en train de vivre : « La fin de la guerre froide n’a pas engagé, seulement un ajustement entre les États, mais une nouvelle redistribution du pouvoir entre l’État, les marchés et la société civile. Les gouvernements nationaux ne sont pas seulement en train de perdre de l’autonomie dans une économie globalisée. Ils partagent les pouvoirs, y compris politique, social et la fonction de sécurité, au cœur de la souveraineté, avec le business, les organisations internationales et une multitude de groupes de citoyens connus comme organisations non gouvernementales (Cf. Les encycliques Caritas Veritate du Pape Benoît XVI et Centesimus annus du Pape Jean-Paul II.

Quelle politique interafricaine ?

Face aux nombreux défis de notre temps, une Parole de Jésus peut éclairer le chemin de la vie de l’homme, des institutions et de la politique internationale : « à vin nouveau, outres neuves » (Mc 2, 22). La similitude utilisée par Jésus est aussi simple qu’exigeante. L’outre à laquelle se réfère la parabole est un récipient de peaux douces qui sont encore capables de se dilater pour favoriser le souffle du vin nouveau en ébullition continuelle. Si elle était, par contre, sèche et rigide à cause de l’usure du temps, l’outre n’aurait plus l’élasticité nécessaire pour supporter la pression vive du nouveau vin. Ainsi, elle ne pourrait que se fendre en faisant perdre et le vin et l’outre. Cela souligne l’impossibilité de dialoguer avec les vieilles mentalités (Lc 5, 36-39).

Quand l’Union africaine (Ua) a succédé à l’Organisation de l’unité africaine (Oua) en 2002, il y avait énormément d’ambitions dans le mandat qu’elle s’est donné et les institutions qu’elle a souhaité mettre en place. Mais, on s’est très vite aperçu de la distance entre les ambitions affichées et les moyens dont disposait l’organisation, notamment la volonté politique de ses membres et ses ressources financières. L’Union africaine est un rassemblement d’États et on ne peut pas imaginer l’efficacité d’une organisation comme celle-là, indépendamment de celle de ses membres. Cependant, il faut admettre que l’Ua est allée beaucoup plus loin que l’Oua dans sa volonté d’intégration, de se saisir de toutes les questions les plus importantes pour le continent, à commencer par la paix et la sécurité. Aujourd’hui, elle essaie de faire des réformes institutionnelles afin d’être de plus en plus pertinente dans son action et de plus en plus indépendante financièrement. Même si elle continue de recevoir d’importantes subventions de l’Union européenne. L’Afrique, grâce à ses nouvelles générations, devient compétitive, productive, et se démocratise progressivement. L’économie est impulsée de l’extérieur par le développement des exportations, de la capacité d’attraction des capitaux et un lien croissant avec un réseau Pme / Pmi constituant le tissu économique de base. Ce scénario suppose que l’Afrique ait voix au chapitre dans l’architecture internationale, et dispose d’accès aux financements extérieurs affectés en priorité à la progression de la productivité. Il implique un retour de l’épargne et des compétences africaines extérieures, notamment grâce aux diasporas en termes commercial et financier. Une économie productive et compétitive est liée à la mobilisation des compétences nationales et étrangères et à l’émergence d’entrepreneurs. Toutefois, la politique interne et internationale doit instaurer un cadre institutionnel plus favorable, un État facilitateur, un climat de confiance et un retour à la sécurité (Philippe Hugon, Afrique 2030 : quels futurs possibles ?, in Revue internationale et stratégique 2010/4 (n° 80), pages 175 à 182.

Ambassadeur Théodore C. LOKO, Enseignant-chercheur

« La conservation de la paix constitue une richesse pour le Bénin »

Sami Alain Bassè
Enseignant du secondaire
à la retraite à N’Dali

J’étais au Cp2 quand notre pays accédait à la souveraineté internationale. 60 ans d’indépendance, 60 ans de soubresauts politique, administratif, économique et social. Malgré cette situation, nous pouvons affirmer que nous avons conservé cette paix qui constitue une richesse pour le pays. Cela a été possible grâce à la démocratie, l’esprit de patriotisme et l’implication des religieux à travers diverses prières, afin de maintenir la paix et la cohésion sociale. 

En 60 ans d’indépendance, je puis dire que le Bénin s’est hissé à un niveau élevé en matière de démocratie sur le continent africain. Du premier chef d’État Hubert Maga jusqu’au président Patrice Talon, la paix règne dans le pays. La politique pendant ces 60 ans est restée un combat commun pour le bien-être de la population béninoise. La gestion administrative et économique est plus ou moins transparente. La culture reste ce qu’elle est , une identité et une fondation. 

Pour finir, je souhaite que le Bénin ne perde pas ses valeurs, sa paix et ses richesses culturelles. Que la politique ne nous enfonce pas dans un gouffre profond, et pour paraphraser  Mg Isidore de Souza, de regrettée mémoire : « Qu’aucun bain de sang ne nous éclabousse et nous emporte dans ses flots… ».

Que les chefs d’États qui se succèdent aient l’esprit patriotique. Que nos enfants puissent jouir de l’héritage que nous ont laissé nos ancêtres.

« La Conférence nationale demeure le plus grand objet de satisfaction et de fierté »

Dieudonné Lokossou
Ancien secrétaire général de la Csa-Bénin

On ne peut parler de ce qui a fait la fierté du Bénin en 60 ans d’indépendance, sans évoquer les faits marquants de son passé tumultueux. Cet exercice permettra de comprendre pourquoi la Conférence des forces vives de la Nation de février 1990 a été incontestablement un grand tournant, et pourquoi elle demeure à ce jour le plus grand objet de satisfaction et donc de fierté de notre peuple tout entier. En effet, le 1er août 1960 à 00h, notre pays après avoir ployé sous le joug colonial pendant plusieurs décennies, à l’instar des autres peuples d’Afrique, a accédé  solennellement  à la souveraineté nationale et internationale dans une liesse populaire où le premier président du Dahomey démocratiquement élu, Hubert Koutoukou  Maga, prête serment  à Porto-Novo au Palais des Gouverneurs en présence d’un représentant de la France coloniale.

Une page de l’histoire venait d’être tournée, celle de la colonisation française, système basé sur l’exploitation honteuse et l’assujettissement des peuples africains. Partout, ils sont passés, les colons français étaient mus par leurs intérêts en exploitant à leur seul profit les ressources du sol et du sous-sol des pays colonisés soumis à des travaux forcés dégradants.

Malheureusement, l’euphorie de la liberté retrouvée a tourné court. Les soleils des indépendances dont parlait le grand romancier Ahmadou Kourouma ont cédé la place à une longue nuit de misère, de corruption généralisée, de violences électorales et post-électorales sur fond de manifestations de micro régionalisme et d’ethnocentrisme. En effet, notre pays a connu des convulsions sur le terrain politique avec des coups d’État militaires répétés pendant les premières années de son accession à l’indépendance au point d’être caricaturé comme « L’enfant malade de l’Afrique ». C’est le dernier coup d’État militaire opéré par l’Armée nationale le jeudi 26 octobre 1972 qui mettra fin à l’ère des pronunciamentos.

Ici encore, l’enthousiasme soulevé par cette liberté retrouvée n’a été que de courte durée. Les 17 ans qu’a duré ce régime militaro-marxiste ont été les années les plus sombres de l’histoire de notre pays, avec son cortège d’enlèvements, d’emprisonnements dans les bagnes  tristement célèbres de Bembèrekè  et de Ségbana entre autres. Le peuple a été soumis à une dictature étouffante marquée par la pensée unique, la privation des libertés individuelles et collectives et toutes sortes de brimades et d’exactions. Grâce à la mobilisation de l’ensemble des populations sous l’impulsion du Parti communiste du Bénin (Pcb) notamment, et des organisations de la société civile, les grèves et les manifestations de rue se sont multipliées. Après ce long chemin de croix, sur fond de mécontentement généralisé, le Général Mathieu Kérékou a été contraint de se débarrasser des oripeaux du pseudo-socialisme scientifique basé sur le marxisme-léninisme. D’où l’idée d’une Conférence nationale souveraine, un moment de grande communion de toute la classe politique, à l’exception notable du Pcb, qui a jeté les bases d’un véritable processus démocratique de séparation des pouvoirs, sans effusion de sang. La seule fierté que nous pouvons éprouver par honnêteté intellectuelle, en 60 ans d’indépendance, est donc la réussite de la Conférence nationale souveraine imitée avec la restauration des libertés démocratiques dans presque  tous les pays d’Afrique. Mais malheureusement, depuis le 6 avril 2016, tout cet arsenal démocratique est en train d’être remis en cause. En effet, avec le retour en force de la pensée unique et d’un régime autocratique de lois liberticides et de restrictions drastiques des libertés publiques, on peut se demander si le rapporteur général de cette fameuse Conférence nationale n’a pas eu tort d’avoir déclaré trop tôt que « nous avons vaincu la fatalité ».

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