octobre 19, 2019
La Une

ENCYCLIQUE “CARITAS IN VERITATE”, 10 ANS APRÈS : Les enjeux d’une économie solidaire en Afrique

ENCYCLIQUE “CARITAS IN VERITATE”, 10 ANS APRÈS

Les enjeux d’une économie solidaire en Afrique

Le 7 juillet 2009, le Pape Benoit XVI publiait une Lettre Encyclique sur le Développement humain intégral dans la charité et dans la vérité. Il l’a adressée aux Évêques, aux prêtres et aux diacres, aux personnes consacrées, aux fidèles laïcs et à tous les hommes de bonne volonté.  La réception internationale de cette Lettre nécessite une relecture en contexte africain en général et au Bénin en particulier. Qu’en est-il réellement dix ans après la publication de l’Encyclique ? L’urgence d’une économie solidaire nous appelle à nous interroger sur nos propres comportements, individuellement et socialement, aujourd’hui.

► Développement et vocation humaine aujourd’hui en Afrique et au Bénin

(Entretien avec le père Brice Ouinsou, professeur à l’Institut Pontifical Jean-Paul II de Cotonou)

Propos recueillis par Serge BIDOUZO

 

Dans cet entretien, le père Brice Ouinsou relève les grands axes de l’encyclique sociale “Caritas in veritate” pour le service humain intégral. Le bilan qu’il fait sur l’actualité de l’amour en vérité débouche sur l’enjeu économique de cet encyclique du Pape émérite Benoît XVI pour l’Afrique subsaharienne en général et pour le Bénin en particulier.

Qu’est-ce que le développement ? Telle est la question principale de Caritas in veritate. Au service de l’homme, « le développement est vocation puisqu’il naît d’un appel transcendant ». Un tel développement est « intégral », car il doit « promouvoir tout homme et tout l’homme ». En ce sens, « la foi chrétienne se préoccupe du développement sans s’appuyer sur des privilèges ou sur des positions de pouvoir », « mais uniquement sur l’amour dans la vérité » (n° 1618). Sur cette base, « les causes du sous-développement ne sont pas d’abord d’ordre matériel ». Elles résident avant tout dans la volonté, la pensée et surtout « dans le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples ». Si le développement est vocation, quelle en est la source ?

Servir l’homme : conscience et vérité

Les six chapitres de l’Encyclique s’accordent à l’affirmer avec précision : « L’amour dans la vérité, dont Jésus s’est fait le témoin… est la force dynamique essentielle du vrai développement de chaque personne et de l’humanité entière » (n°1). Source du vrai développement, l’amour est riche de vérité. Il ne saurait avoir de développement sans l’amour ; et le développement a besoin de la vérité : « Sans vérité, sans confiance et sans amour du vrai, il n’y a pas de conscience ni de responsabilité sociale » (n°5). Si le premier chapitre pose les deux critères de vérité dans la recherche de la justice et du bien commun, le deuxième chapitre aborde le développement comme vocation multipolaire de l’homme et des peuples. Le troisième chapitre situe la vocation dans son contexte de fraternité et de société : « L’amour dans la vérité place l’homme devant l’étonnante expérience du don » (n°34). Le quatrième chapitre apporte des précisions dans les rapports entre droits et devoirs, famille, sexualité et développement. À ce niveau, le Pape affirme que la sexualité ne saurait se « réduire à un pur fait hédoniste et ludique ».

L’on ne peut réguler la sexualité par des « politiques de planification forcée des naissances ». Il ajoute que « l’ouverture moralement responsable à la vie est une richesse sociale et économique ». « Les États sont appelés à mettre en œuvre des politiques qui promeuvent le caractère central et l’intégrité de la famille » (n° 44). La collaboration de la famille humaine est au cœur du cinquième chapitre : « Le développement des peuples dépend surtout de la reconnaissance du fait que nous formons une seule famille qui collabore dans une communion véritable et qui est constituée de sujets qui ne vivent pas simplement les uns à côté des autres » (n°53). Dans le sixième chapitre, la question sociale est devenue une question anthropologique avec le rapport entre développement et technologie : « La clé du développement, c’est une intelligence capable de penser la technique et de saisir le sens pleinement humain du faire de l’homme sur l’horizon du sens de la personne prise dans la globalité de son être » (n°70). Du reste, quelle serait l’actualité de cet enseignement ?

Actualité de l’amour dans la vérité

Si le développement humain est une vocation qui se réalise par l’amour en vérité, quel bilan peut-on en faire aujourd’hui ? 10 ans après ce message, la situation mondiale a-t-elle évolué ? À cette question, nous pouvons relever trois points d’attention parmi tant d’autres : la perspective de l’écologie, le principe de la fraternité universelle et la question de l’autorité économique mondiale. Au niveau écologique, il convient de comprendre le terme tant dans sa dimension de sauvegarde de l’environnement que dans son déploiement au service d’un développement humain intégral. La situation mondiale est tellement préoccupante que, le 24 mai 2015, le Pape François a dû signer une Lettre Encyclique sur la sauvegarde de la Maison commune. Laudato si reconnaît que « le développement d’une nouvelle synthèse qui dépasse les fausses dialectiques des derniers siècles reste en suspens » (Laudato si, n°121)

Au niveau du principe de la fraternité, Caritas in veritate met en lumière l’importance des rapports de service entre la personne et la communauté en termes d’”échange”. Le Pape Benoit XVI en appelle à un au-delà de l’économie et du profit. La vérité économique doit intégrer le principe du don comme une des expressions de la fraternité qui unit ses partenaires d’une part et la famille humaine d’autre part. Dix ans après, le Rapport annuel 2019 de la Banque mondiale sur les perspectives économiques ne permettent pas d’apprécier positivement la mise en œuvre de l’amour en vérité dans les relations économiques internationales. « Les cieux s’assombrissent », titre la Banque mondiale face à une croissance à la baisse de 2, 9% en 2019 contre 3, 10 % en 2018. Aujourd’hui, la dynamique de l’autorité économique mondiale est toujours en suspens. Caritas in veritate appelle à la mise en place urgente d’une véritable autorité politique mondiale, réglée par un droit universellement reconnu et fondé sur les principes de subsidiarité et de solidarité. Dix ans après, la situation demeure en suspens face aux difficultés de marchés émergents, à l’affaiblissement de la coopération internationale due au populisme, aux menaces sur le cycle de sécurité des entreprises et à la dette chinoise. Selon les observateurs mondiaux, une nouvelle crise se profile après 2020. Mais par où commencera la prochaine crise ? Les prévisions annoncent que la nouvelle crise sera la crise des dettes souveraines avec l’incapacité des États endettés de trouver de l’argent sur les marchés financiers. Le Fonds monétaire international (Fmi) constate d’ailleurs que l’endettement des États souverains a doublé en 2019. Mais où en sont les États africains ? Dix ans après Caritas in veritate, le bilan en Afrique au sud du Sahara est préoccupant au niveau des dettes souveraines et au niveau des familles. Au niveau des dettes, le bilan de la Conférence sur le Développement africain tenu les 10 et 11 mars 2019 à Dar-es-Salam retient que la crise actuelle présente pour le développement de l’Afrique le plus grand danger ja

mais encouru. La Banque africaine de développement (Bad) signe une projection d’une croissance en baisse pour le Sahel. Cette zone du continent porte aujourd’hui les lourdes conséquences écologiques et financières de la crise mondiale. Il est urgent de reconsidérer la situation africaine dans le monde à partir des rapports entre l’économie et la famille.

Principe de la responsabilité de protéger

10 ans après Caritas in veritate, il faut une mobilisation crédible pour que le processus de développement évolue vers les formes pleinement humaines en Afrique en général et au Bénin en particulier. Le temps est venu de reconsidérer nos itinéraires à la lumière du principe de la responsabilité de protéger. Il s’agit d’un engagement pour l’assainissement de nos commerces et de nos marchés publics et privés, engagement contre la corruption et le détournement des aides internationales. Il convient en outre d’organiser les familles africaines et béninoises pour la promotion d’une économie qui s’inspire des valeurs de l’amour et de la vérité. En réalité, ce qui manque aujourd’hui au continent africain, c’est la capacité d’une vraie coopération et d’une autoprise en charge responsable dans l’organisation de ses institutions éducatives, économiques et financières. Le défi, en 2020, sera celui d’un projet éducatif pertinent pour le bien-être des personnes, des familles et des communautés à la base. Car en définitive, l’avenir de l’humanité passe par la famille ; et la personne dans son intégralité est le premier capital à sauvegarder et à valoriser pour un développement harmonieux et durable (n° 23-25).

 

►  Quelques extraits importants de “Caritas in veritate”

 

1- C’est une exigence de la justice et de la charité que de vouloir le bien commun et de le rechercher. Œuvrer en vue du bien commun signifie d’une part, prendre soin et, d’autre part, se servir de l’ensemble des institutions qui structurent juridiquement, civilement, et culturellement la vie sociale qui prend ainsi la forme de la pólis, de la cité (n° 7).

2- La richesse mondiale croît en terme absolu, mais les inégalités augmentent. Dans les pays riches, de nouvelles catégories sociales s’appauvrissent et de nouvelles pauvretés apparaissent. Dans des zones plus pauvres, certains groupes jouissent d’une sorte de surdéveloppement où consommation et gaspillage vont de pair, ce qui contraste de façon inacceptable avec des situations permanentes de misère déshumanisante (n° 22).

3- Le grand défi qui se présente à nous, qui ressort des problématiques du développement en cette période de mondialisation et qui est rendu encore plus pressant par la crise économique et financière, est celui de montrer, au niveau de la pensée comme des comportements, que non seulement les principes traditionnels de l’éthique sociale, tels que la transparence, l’honnêteté et la responsabilité ne peuvent être négligées ou sous-évaluées, mais aussi que dans les relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale. C’est une exigence de l’homme de ce temps, mais aussi une exigence de la raison économique elle-même. C’est une exigence conjointe de la charité et de la vérité (n° 36).

4- Les États sont appelés à mettre en œuvre des politiques qui promeuvent le caractère central et l’intégrité de la famille, fondée sur le mariage entre un homme et une femme, cellule première et vitale de la société (Cf. Apostolicam Actuositatem, n°11) prenant en compte ses problèmes économiques et fiscaux, dans le respect de sa nature relationnelle (n° 44).

5- La façon dont l’homme traite l’environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite luimême et réciproquement. C’est pourquoi la société actuelle doit réellement reconsidérer son style de vie qui, en de nombreuses régions du monde, est porté à l’hédonisme et au consumérisme, demeurant indifférente aux dommages qui en découlent (Cf. Jean-Paul II, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 1990, n. 13). Un véritable changement de mentalité est nécessaire qui nous amène à adopter de nouveaux styles de vie « dans lesquels les éléments qui déterminent les choix de consommation, d’épargne et d’investissement soient la recherche du vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes pour une croissance commune » (Centesimus annus, n°36) (n° 51). 6- Le développement est impossible, s’il n’y a pas des hommes droits, des acteurs économiques et des hommes politiques fortement interpellés dans leur conscience par le souci du bien commun. La compétence professionnelle et la cohérence morale sont nécessaires l’une et l’autre (n° 71). 7- Le développement a besoin de chrétiens qui ont les mains tendues vers Dieu dans un geste de prière, conscients du fait que l’amour riche de vérité, caritas in veritate, d’où procède l’authentique développement, n’est pas produit par nous, mais nous est donné. C’est pourquoi, même dans les moments les plus difficiles et les situations les plus complexes, nous devons non seulement réagir en conscience, mais aussi et surtout nous référer à son amour (n° 79).

 

Related Posts