septembre 15, 2019
Politique

GESTION DE LA CRISE POST-ELECTORALE SELON LES ÉVÊQUES DU BÉNIN : Revenir à l’esprit de la Conférence Nationale est fondamental

GESTION DE LA CRISE POST-ÉLECTORALE SELON LES ÉVÊQUES DU BÉNIN

Revenir à l’esprit de la Conférence nationale est fondamental

Le dernier Communiqué final des Évêques a bien souligné la « déconstruction progressive » de l’esprit et de l’héritage de l’historique Conférence Nationale de février 1990. Ainsi, pour les évêques du Bénin, c’est dans le retour à l’esprit de la Conférence nationale que réside indubitablement la sortie de la crise actuelle.

 

Le dernier Communiqué final de la troisième Session plénière ordinaire de la Conférence Épiscopale du Bénin a suscité beaucoup d’intérêt dans l’opinion publique béninoise pour diverses raisons. Ceci s’est traduit par la flopée d’articles et de commentaires publiés dans les médias et sur les réseaux sociaux. Si certains ont exprimé leurs doutes sur le caractère « impartial » de la médiation proposée par les Évêques du Bénin (§4), d’autres ont concentré leurs critiques sur le plaidoyer en vue du retour au bercail des compatriotes qui ont dû abandonner le territoire national pour une raison ou une autre (§5). Cette requête des Évêques a été perçue comme une prime à l’impunité, un soutien au refus de se plier à la justice, une quête de faveur pour des personnalités. Mais il aurait fallu lire entièrement le paragraphe 4 de la déclaration des évêques pour découvrir ce qui suit : « Sans un vrai dialogue dans l’écoute mutuelle et la recherche de la vérité et de la justice, aucune communauté humaine politique ou religieuse ne peut prospérer ». La vraie réconciliation et non la raison du plus fort, germera uniquement sur l’humus de la « vérité » et de la « justice ». Voilà le sens profond de la requête des Évêques qui ne se comprend que lorsque l’on s’est donné le temps d’une réflexion sereine à l’abri des questions de personnes ou d’obédience politique. Une telle démarche de la part d’une Conférence Épiscopale n’est pas une première en Afrique encore moins au Bénin.

Les évêques, veilleurs et éveilleurs

Il importe de rappeler à ce stade les mobiles des différentes interventions de la Conférence Épiscopale du Bénin sur la vie socio-politique de notre pays. Un passage de son message “Restaurer la confiance et préserver la paix”, est très suggestif à ce propos : « Notre démarche (…) se refuse résolument à tout particularisme confessionnel, encore moins à quelque récupération politique. Notre voix est celle du bien commun en souffrance. Notre voix est celle d’un peuple s’interrogeant sur son devenir. Notre démarche est suscitée par l’attente angoissée et le besoin prononcé d’une parole neutre, crédible et constructive dans l’actuel concert assourdissant des voix que connaît notre pays. Notre démarche répond à notre mission prophétique de veilleurs, d’éveilleurs de conscience et de gardiens des valeurs dans un monde désaxé, désorienté, en quête d’identité et d’autodéfinition. Notre démarche est motivée par l’amour de la patrie, de notre patrie, le Bénin du Renouveau Démocratique » (Restaurer la confiance et préserver la paix, Message de la Conférence Épiscopale du Bénin, Cotonou, le 2 octobre 2008).

Des expressions assez fortes sont à souligner : « le bien commun en souffrance », « l’attente angoissée d’une parole neutre », « mission prophétique de veilleurs, d’éveilleurs de conscience et de gardiens des valeurs », « l’amour de la patrie ». Voilà ce qui devra être considéré comme le cadre permanent des interventions des Évêques sur les questions socio-politiques.

Revenons au passage du dernier Communiqué final qui a échappé à l’attention des lecteurs et commentateurs et qui mérite réflexion, à notre avis : le paragraphe 2.

Un trésor est caché dans le paragraphe 2

Le paragraphe 2 dit exactement ceci : « Sur le plan socio-politique, la Conférence Épiscopale du Bénin note avec regret la déconstruction progressive de l’esprit et surtout de l’héritage de l’historique Conférence des Forces vives de la Nation. Elle invite tous les acteurs politiques de notre pays à renouer avec les principaux acquis de cet Événement majeur et fondateur de notre histoire commune ». L’objet du regret des Évêques réside dans la « déconstruction progressive » de l’esprit et surtout de l’héritage de la Conférence Nationale. Le mot « déconstruction » – qui n’est pas à comprendre au sens où l’entendait le philosophe Jacques Derrida – évoque « un démantèlement minutieux et lent », un « démontage sélectif et méthodique » des pièces d’une construction. Il ne s’agit donc pas d’une démolition brutale mais d’un processus méthodique, lent et subtile, à peine perceptible. Un tel processus est en cours dans l’esprit des Béninois. En tant que gardiens des valeurs et éveilleurs des consciences, les Évêques du Bénin attirent l’attention du peuple béninois sur le danger qu’il court en tournant le dos à cet Événement majeur et fondateur de l’ère du Renouveau démocratique.

L’esprit de la Conférence Nationale

Dans leurs Messages, Lettres Pastorales, Déclarations et même simples Communiqués finals, les Évêques du Bénin reviennent constamment sur l’historique Conférence Nationale de février 1990. C’est presqu’une ritournelle ! Et ceci, parce qu’aucun peuple ne peut progresser en se coupant de son histoire. « Un peuple sans mémoire est un peuple sans repères. Toute société s’organise et se développe à partir de son histoire. Elle évite ainsi les erreurs du passé ; elle y puise surtout sa raison d’être et les vraies valeurs qui l’aident à construire son avenir» (Peuple béninois, souviens-toi et relève ton pays, Lettre pastorale de la Conférence Épiscopale du Bénin, Cotonou, le 25 décembre 2005, p. 6).

Au peuple d’Israël, les prophètes ont toujours répété « Souviens-toi » (Cf. Ex 17, 14 ; 20, 8 ; Dt 4, 10 ; 5, 15 ; 8, 18 ; 15, 15 ; 24, 18 ; 1Chr 16, 15 ; Tb 1, 1.4 ; 8, 2, etc). Et toutes les fois où Israël a « oublié » qui il était et d’où il venait, malheur lui est arrivé. La Conférence Nationale qui a capitalisé douze années d’instabilité politique avec à la clé plusieurs coups d’État, une dizaine de Présidents de la République et dix-sept années de marxisme-léninisme, constitue l’une des plus belles pages de l’histoire de notre pays. C’est l’épiphanie du génie politique béninois. Toute relativisation de cet Événement est à proscrire et toute tentative à le confiner dans son seul contexte est dangereuse. C’est un moment de notre histoire dont nous pouvons être fiers en tant que Nation ; un moment unique certes mais appelé à féconder positivement notre présent et notre avenir en nous livrant les clés de sortie de la crise actuelle. Quel est l’esprit de la Conférence Nationale ?

Qu’il nous suffise ici de recourir à la Lettre Pastorale des Évêques du Bénin : « Peuple béninois, souviens-toi  et relève ton pays » de décembre 2005 : «  L’esprit de la Conférence Nationale était celui du consensus, de la conciliation, de la tolérance, au nom de l’amour commun pour le pays à relever ; un tel esprit aura permis de toucher aux racines mêmes de nos maux et de discerner les exigences incontournables de la nouvelle édification de notre Nation » (Peuple béninois, souviens-toi et relève ton pays, p. 15). « Consensus », « conciliation », « tolérance » voilà les trois mots qui cristallisent l’esprit de la Conférence Nationale. C’est sur ce socle qu’a pu éclore et prospérer la plus grande réforme politique que le Bénin ait connue : le passage d’un régime militaro-marxiste au Renouveau démocratique sans effusion de sang. Et l’héritage politique de la Conférence Nationale à entretenir, à améliorer et à transmettre aux nouvelles générations se décline en quatre piliers essentiels (Cf. Ibid., pp. 19-20) :

  • une démocratie apaisée qui faisait la fierté des Béninois et suscitait l’admiration à l’échelle internationale.
  • la garantie des libertés essentielles pour tous : libertés de pensée, d’opinion et d’opposition ouverte, de mouvement ou de déplacement, d’association et de réunion, d’expression et des moyens de communication, de religion.
  • l’État de droit : l’égalité de tous devant la loi, la séparation des pouvoirs, l’existence et le fonctionnement des institutions de contre-pouvoir, l’alternance, etc.
  • une démocratie participative et sans exclusion.

L’esprit de la Conférence Nationale a été celui du rejet catégorique du parti unique, de la pensée unique, de l’embrigadement de tous dans un unanimisme de façade prêt à s’effondrer à tout moment comme un château de cartes, et de toutes les entraves aux diverses libertés. C’est cet esprit qui subit actuellement une déconstruction progressive laissant place à la radicalisation des positions de part et d’autre, à l’intolérance. Souhaitons que l’Esprit Saint, l’Esprit de Pentecôte insuffle à tous les acteurs de la vie politique nationale et à tous les citoyens béninois, l’esprit de consensus, de conciliation et de tolérance pour construire ensemble le Bénin nouveau, moderne et prospère.

Eric Oloudé OKPEITCHA (DIRECTEUR DE LA CELLULE DE COMMUNICATION DE LA CEB)

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