juillet 19, 2019
Politique

Crise post-électorale au Bénin : Et si l’on essayait un dialogue de vérité ?

Crise post-électorale au Bénin

Et si l’on essayait un dialogue de vérité ?

Après les législatives du 28 avril 2019 auxquelles ont pris part seulement deux partis proches du président Patrice Talon et la proclamation des résultats par la Cour constitutionnelle, le spectre de la violence est monté d’un cran. La situation est assez préoccupante au point que des Instituions internationales, des confessions religieuses, des organisations de la société civile et des citoyens ordinaires appellent au dialogue pour préserver la paix. Chacun y va avec des approches de solutions.

La situation socio-politique du Bénin inquiète, et la belle rose de sa paix s’effiloche. « La psychose gagne le cœur des Béninois si fiers de leur pays connu et reconnu sur le plan international comme un havre de paix et un modèle de démocratie en Afrique », faisaient remarquer nos pères les évêques dans leur récente déclaration, dont le titre est plus qu’évocateur : « Halte à la violence : Préservons la paix et l’unité nationale ». Pour y parvenir, ils invitaient « les leaders politiques de notre pays à renouer le fil du dialogue », proposant, à cet effet, leurs services pour la médiation.

Dialoguer est, non seulement, dans ce contexte socio-politique, une nécessité, mais surtout l’essentiel urgent. C’est une bonne chose. Mais il faut reconnaître que même les meilleures choses peuvent avoir leur mauvais côté. Il y a parfois de faux dialogues et des dialogues de sourds, des conversations qui, au bout d’un certain temps, se révèlent impossibles entre deux ou plusieurs personnes par refus mutuel d’écouter le point de vue de l’autre. Ceci vient souvent de l’exagération des points de contradiction entre partenaires ou du manque de consensus sur les référentiels. Il nous semble donc important, à travers cette modique contribution, de rappeler aux différents acteurs de ce dialogue qui nous engage tous, ce que recouvrent la notion de dialogue et son conditionnement philosophique.

 Le dialogue comme chemin de la vérité

Selon le dictionnaire français Larousse, le dialogue signifie conversation, échange de propos entre deux ou plusieurs personnes sur un sujet défini. Dialoguer, c’est, avant tout, se parler, communiquer. De ce mot se dégage, a priori, une connotation positive. Le dialogue semble s’opposer, en effet, à certaines attitudes condamnables comme l’autoritarisme, l’incurvation sur soi, la controverse hargneuse ou même la violence guerrière. Il manifeste l’ouverture et la reconnaissance de l’autre, la présence, l’écoute, l’attention, la tolérance et la fraternité. Dialoguer, c’est discuter pour trouver un terrain d’entente. Mais toute communication n’est pas dialogue (Cf. Sciences humaines n°36 de mars, avril, mai 2002, p. 24). Il ne suffit pas de se rencontrer, de se parler pour dialoguer. Tout ce qui conserve l’apparence d’une discussion, mais ressemble plutôt à une juxtaposition de propos sans références communes, n’est pas dialogue. Il arrive, en effet, surtout lorsque la discussion comporte des enjeux de pouvoir, et met en présence des interlocuteurs qui ne songent qu’à se terrasser, que la mauvaise foi, les glissements de sens, les manipulations sophistiquées confèrent aux échanges, une dimension polémique sans rigueur ni principes : un faux dialogue. Le vrai dialogue serait alors le lieu où, par la complémentarité des points de vue dans la recherche commune et désintéressée, la vérité aurait le plus de chances d’apparaître. Mais malgré la légitimité d’une telle conception, il faudra cependant reconnaître qu’elle masque plusieurs difficultés. Les premières sont d’ordre théorique et portent sur la définition précise du dialogue ; les secondes sont pratiques et concernent sa mise en œuvre dans la réalité.

Au plan théorique, que le dialogue soit un ensemble de paroles ou de discours, ne nous apprend pas grand-chose. Mais, que ces paroles ou discours relèvent de la raison, voilà une exigence qui pose fondamentalement le problème de la possibilité de dialoguer dans des domaines qui échappent à la raison. Par ailleurs, le préfixe dia, signifie « au travers de », « au moyen de ». Ceci sous-entend que la raison est ici un moyen. Mais s’il y a un moyen, il faut bien un but. Et ce but pourrait être la vérité. Quant à la mise en œuvre pratique du dialogue, elle pose également de sérieux problèmes. En effet, peu de dialogues semblent réellement répondre aux exigences de la raison, y compris dans les domaines où elle est censée être prédominante. Les colloques de scientifiques ou de philosophes, par exemple, ressemblent bien plus à des champs de bataille verbale qu’à des lieux où la raison universelle dialogue avec elle-même. Serait-ce parce que ces vieilles ennemies de la raison, les passions – au premier rang desquelles, peut être l’orgueil -, s’en mêlent toujours ?

Le “dialogue” devient alors joute oratoire, ou dialogue de sourds ! Et ceci n’est pas le fruit du hasard. Dialoguer, c’est penser à deux. Autrement dit, le dialogue, défini comme ensemble de propos échangés entre plusieurs êtres rationnels dans le seul but de chercher la vérité, pourrait prendre les apparences d’une illusion. C’est du moins ce que semblent suggérer ses formes contemporaines.

Dans bien des cas, le « dialogue social » apparaît, ni plus ni moins, comme l’expression d’un rapport de forces, variable précisément selon l’état des forces en présence. Même les débats politiques, qui devraient assurément être des dialogues entre plusieurs raisons, ne sont, eux aussi, bien souvent, que des dialogues de sourds, où chacun ne cherche rien moins que la vérité, mais plutôt la “victoire” sur l’autre. Ces différents exemples de “faux dialogues” nous confirment au moins une condition du dialogue “véritable”, s’il existe : pour dialoguer vraiment, il faudrait ne rechercher que la vérité. Mais ce n’est pas ce que pense Schopenhauer qui soutient avec ironie dans L’art d’avoir toujours raison (Aux Éditions Les Mille et Une nuits, Paris, 1983. Cf. Annexe 1) que ce qui importe, ce n’est pas la vérité mais la victoire. Selon sa logique, il nous faudrait n’avoir rien à perdre à avoir tort – notre fierté par exemple-, ni rien à gagner à avoir raison – par exemple la victoire de nos convictions politiques, philosophiques, et plus largement de ce qui constitue notre identité. Une telle option nous éloigne évidement de ce que devrait être un dialogue de vérité. C’est pourquoi il nous faut nous intéresser à deux positions complémentaires : celle de Matvej Isaevich Kagan et de Monique Castillo.

 La dialectique de la différence

Kagan voit dans le dialogue, un processus d’élaboration d’informations nouvelles communes aux différentes parties concernées, favorisant ou consolidant une relation conviviale. Pour lui, le dialogue est un système de relations entre sujets, chacun unique et différent dans son genre, et par principe égal à l’autre. Une telle définition laisse entendre que le dialogue, au sens philosophique, met en situation des sujets ayant des opinions propres et originales, mais ouverts l’un à l’autre en vue de la prise en compte et de l’intégration au système cognitif des informations reçues de l’un et de l’autre. C’est comme une confrontation d’intelligences, de vérités, de valeurs culturelles ou religieuses en vue d’aboutir à une intelligence unique, à une et une seule vérité, à une culture partagée. Kagan soutient que l’essence du dialogue réside dans une dialectique profonde de la différence des partenaires, mus par la volonté d’unité, une unité qui pour autant n’efface pas les différences, mais plutôt conduit à l’unité dans la diversité, à une harmonie dans la différence. Il faut pouvoir tenir à la fois l’accord et la différence.

Pour réussir cet exercice, Monique Castillo suggère de renoncer au « consensus mou » (ou « la tentative rhétorique »), constitué par l’éloge inconditionnel de la diversité, destiné à éviter la guerre des signes et à construire l’imaginaire d’un monde exclusivement rempli par le dialogue. Une telle attitude, dit-elle, mine la réalité, engendre le manichéisme et diabolise toute critique. Commentant un article de Francis Jacques sur la relation éducative socratique, elle considère comme un préalable au dialogue réel, l’accord des interlocuteurs sur la question initiale. Préciser d’abord cette question, évitera de déboucher sur un malentendu ou de se retrouver dans un monologue. Monique Castillo estime que : « La question une fois définie et comprise de tous ceux qui veulent entrer en conversation, il faut ensuite parfois préciser quels sont nos présupposés communs ou présupposés disjoints (…). Enfin, il faut s’entendre sur la finalité de l’entretien : quel est le point d’accord que nous voulons atteindre ? » (Éthique du rapport au langage, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 187). Elle précise en outre que « l’accord sur ces points ne veut pas dire forcément qu’il y ait une authentique communauté de vues, il signifie pourtant qu’existe un accord sur les sujets, sur le lieu dont on parle et sur l’objectif du dialogue ». Les conditions du dialogue sont strictes autant qu’elles sont précises. Monique Castillo estime qu’un moindre degré d’entente sur la question initiale, sur les présupposés, sur l’implicite, engendrera un moindre degré de dialogisme. Mais le dialogue de vérité ne peut se contenter d’un consensus minimal. Il ne s’agit pas de tolérer. Car, qui dit tolérance, dit insignifiance. En effet, « une société n’est tolérante que pour ce qu’elle juge insignifiant ou secondaire » (Maurice Bellet, Le meurtre de la parole ou l’épreuve du dialogue, Paris, Bayard, 2006, quatrième de couverture). à la moindre menace, apparaît l’intolérance absolue. On ne s’écoute plus. Accueillir sans jugement devient difficile. Impossible dans ce cas que l’autre soit reconnu comme parole, parole forte et tranchante, sans compromis ni concession, ni faux-semblant, puisque l’enjeu de la parole, c’est la Vérité.

De tout cela, nous retenons que le dialogue consiste en un examen croisé de différentes paroles, qui toutes engagent leurs auteurs. C’est un art difficile, pour peu qu’on veuille « dépasser les banalités et cette tolérance qui, de vouloir tolérer tout, en vérité renvoie tout à l’insignifiance » (Maurice Bellet, Op.cit., p. 9). Ce qui est en cause, c’est la Vérité, car l’enjeu de la parole, c’est la Vérité. C’est pourquoi il convient maintenant d’étudier le dialogue dans son conditionnement philosophique. Il s’agit d’examiner en quoi peuvent influencer le dialogue et les différents éléments qui le structurent.

Le conditionnement philosophique du dialogue

Si l’on s’en tient à la position de Kagan, il est possible de déterminer trois éléments entrant dans la structure du dialogue en tant que système. Il s’agit, d’abord des acteurs ou sujets en interaction, en rapport de dialogue – individus, groupes d’individus, institutions sociales et politiques, religions ou cultures-. Ensuite, nous avons les moyens mis en jeu, le canal – langue, mécanisme et manière d’action- qui sert dans l’interaction. Enfin, vient l’environnement ou milieu socio-culturel.

Dans l’interaction dialogique, les exposés offrent à chacun l’occasion d’entrer dans les orbites respectives de l’autre partenaire, de prendre en quelque sorte la mesure de ses référentiels personnels, d’entrer en sympathie avec lui. C’est une démarche durant laquelle l’échange d’être à être devient aisé. Les acteurs sont, en principe, liés par une intentionnalité semblable, disposés à se prêter main forte pour un mieux-savoir et un plus-être. Un tel cheminement du “reconnaître” pourrait ainsi susciter dans le for intérieur de chacun la joie de la reconnaissance. La recherche dialoguée du vrai, présuppose que les interlocuteurs se reconnaissent mutuellement la puissance du jugement, et n’aient pas d’autre souci que de progresser ensemble dans la démarche entreprise. L’exigence de vérité a partie liée avec le souci de l’universel : ce qui vaut pour moi doit valoir pour l’autre. Si une de mes assertions paraît devoir être réfutée, pour manque manifeste de rigueur logique, ou du fait qu’elle ne prend pas en compte des éléments de réflexion essentiels, alors la réfutation ne signifie pas défaite, mais progrès effectif. Le dialogue philosophique est amitié.

En somme, le dialogue est la condition de la reconnaissance réciproque des sujets et de la construction d’un monde commun. Faire œuvre de dialogue, c’est s’immerger dans ce système de relations simultanées, complexes, multiples et multiformes. Le dialogue étant en soi comme une entreprise commune dans laquelle s’engagent des partenaires, le fait que ces derniers le comprennent de façon divergente ne saurait garantir les conditions optimales de sa réussite. Il est donc une condition nécessaire au dialogue de vérité, que chacun expose sa conception du dialogue, ceci pour éviter toute ambiguïté. C’est ce qu’il convient de faire dans le cadre du dialogue socio-politique auquel la Conférence Épiscopale du Bénin invite les différents acteurs politiques. Car, à force d’oublier l’essentiel pour l’urgence, nous oublions l’urgence de l’essentiel, nous enseigne Edgar Morin. Essayons donc un dialogue de vérité pour que vive notre Bénin commun.

Père Luc HOUNDAKENOU (Séminaire Saint Martin de Porrès Kpanroun)

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