juillet 19, 2019
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Lettre ouverte au Révérend Père Jacques Amoussou

Lettre ouverte au doyen du clergé béninois.

Révérend Père Jacques Amoussou

A l’occasion de son jubilé d’or sacerdotal

29 décembre 2018.

En octobre 1968, il y avait au total deux séminaristes pour toute l’actuelle province du Couffo. Ils étaient tous les deux, fruits de la pastorale des missionnaires SMA de la paroisse d’Azové. L’un commençait son dernier trimestre au grand séminaire, l’autre commençait la classe de cinquième au petit séminaire où il venait de faire une année, tous les deux à Ouidah. Décembre 1968, le petit séminariste était hospitalisé  pour fracture ouverte après un accident… le grand séminariste était prêt pour l’ordination qui eut lieu le vingt-neuf du même mois. Le petit séminariste était toujours au CNHU de Cotonou… il n’a donc pas été témoin oculaire de l’évènement que nous célébrons.

Révérend père Jacques Amoussou et cher frère ainé dans le sacerdoce, c’est notre histoire. Si vous l’avez été de la mienne, onze ans plus tard jour pour jour, moi par contre, Je ne suis pas un témoin oculaire de votre ordination. Cependant, j’ai vécu avec vous de façon exceptionnelle les mystères joyeux et douloureux dans lesquels elle vous a immédiatement plongé et qui se poursuivent encore attendant la manifestation du mystère glorieux que nous voudrions tant anticiper dans cette célébration même de votre jubilée d’or.

Au cœur même de la cérémonie, m’avez-vous confié, l’émotion était si forte que vous ne vous souvenez plus de ce qui pouvait se passer autour de vous dans l’église. Ce qui se passait, c’était un peuple en liesse. Une assemblée folle de joie face au caractère inédit de l’évènement en cours. Une foule de chrétien à laquelle s’étaient joints des curieux pas encore chrétiens, en provenance de toutes les parties de la région du diocèse que Mgr Sastre se plaira plus tard à appeler le plateau Aja.

Très révérend père, merci d’être la joie de ce peuple. Félicitations d’être la joie du peuple de Dieu en marche en Afrique et au Dahomey d’alors. Joie de Dieu qui vous aime et qui vous précède de loin. Joie de la grâce sacerdotale dont Thomas Moulero fut le premier lieu d’investiture chez nous, cinquante avant vous. Joie de l’adhésion des nations africaines, dahoméennes et yoruba dont il portait le nom. Pendant cinquante ans, plusieurs autres nations Dahoméennes ont célébré, par la joie de l’ordination sacerdotale de leur premier fils prêtre de Jésus-Christ, la grâce de leur adhésion au Christ. Merci d’avoir répondu à l’appel de Dieu pour être le lieu d’investiture de la célébration de cette même joie au milieu du peuple dont vous êtes issu. Merci d’être le lieu d’incarnation du mystère du rassemblement des hommes de toutes races, peuples et nations comme fils et filles du Père dans l’unique Eglise du Christ. Et votre peuple pouvait alors chanter, avec toutes les autres nations représentées à votre ordination, la quintessence de la catéchèse des missionnaires d’Azové, mise en chant sous leur Egide : Mi pleŋ nyi Eda dekɛ viwe mi pleŋ nyi Yesu Nviɛwe miwa Gbͻgbn deka ŋmɛ ɖɛ (tous enfants du même Père, tous frères de Jésus, nous avons le même Esprit).

Félicitations pour votre entrée dans la joie sacerdotale comme premier né d’une multitude de frères issu du même peuple : puisqu’ils sont déjà incomptables en cinquante ans. Etant désormais présents dans presque tous les diocèses du Benin et du sud Togo jusqu’au diocèse d’Atakpamey, comme diocésains ; et comme missionnaires, ils sont dispersés en Afrique et dans le monde selon les congrégations d’adhésion.  Ewo yi kuɖo tanyui ! Mot que félicitations ne traduit pas adéquatement.

Voilà l’énormité de la grâce dont votre ordination allait semer la contagion dans l’espace et dans le temps.  Comme pour Jésus, votre noël sacerdotal va alors susciter la rage de l’ennemi du genre humain. Il ne s’est pas contenté de retarder le plus possible cet évènement par la maladie, de sorte que de vos premiers promotionnaires, un serait devenu votre professeur avant la fin de votre cursus au séminaire. Il fit plus.

Vous êtes probablement un des rares prêtres ayant fait le passage inévitable du mystère joyeux au mystère douloureux sacerdotal lors de la célébration même de leur ordination… La joie était à son paroxysme. Le peuple chantait et dansait son bonheur à l’africaine sous l’auspice du missionnaire alors curé, lui-même sous l’inspiration du concile Vatican II dont l’effervescence était alors sur la montée. Ce fut alors que tomba sur ce peuple en jubilation, la foudre de la colère de l’évêque célébrant, au nom même de la solennité de l’évènement.  Danser à l’église ? quel crime abominable ! Le peuple coupé dans son élan, les pères SMA de la mission d’Azové furent tacitement mais publiquement désavoués non seulement dans leur préparation immédiate de votre ordination mais aussi dans leur mission à Azové, église, mère du plateau Aja.

En effet, ce qui avait choqué Mgr Adimou de vénérable mémoire, et tout le clergé accouru à votre ordination, c’est bien le caractère spécifique du visage que prenait l’évangélisation du plateau Aja. Le jeune prélat n’en avait jamais vu nulle part. Le clergé du nouveau Diocèse de Lokossa non plus. Il est né tout entier de la mission d’Agoué, Église pionnière s’il en fut au Dahomey voire en Afrique tout court, exception faites des Eglises africaines de la période patristique. Cette mission avait donc aussi produit un type spécifique de vie et d’expression de la foi chrétienne. Ce clergé débarque à Azové et a l’impression de se trouver à l’étranger. Leur choc était probablement plus grand que celui du prélat. Je ne veux pour illustration que le cas typique de l’un d’eux.

De source sure, je sais que votre ordination était programmée pour le 28 Décembre. Vous devriez être le tout premier prêtre ordonné des mains du premier évêque du nouveau diocèse de Lokossa. Il n’en sera pas ainsi, et pour cause !… Les raisons vous sont bien connues sans doute… vos confrères seront donc ordonnés le 28 et vous le 29.

De la sorte, tout le clergé du nouveau diocèse venait de vivre fraichement une ordination. Et l’on a vu comment s’était déroulée la liturgie organisée par le Père Francis Plumelet SMA, en pays d’influence de la mission d’Agoué. Un jeune prêtre brillant, talentueux, de grande renommée et plein d’avenir fit le commentaire de la cérémonie de façon on ne peut plus satisfaisante pour tous. Le lendemain, il s’attendait probablement à faire la même chose à Azové. Mais le Père Raymond  Harguindéguy SMA avait préparé l’un de ses catéchistes pour le commentaire dans la langue du peuple d’Azové, qui n’avait pas encore de prêtre pour ce faire. Imaginez son choc, sa déception et celle de tous ses confrères…

Un catéchiste pour faire le commentaire à sa place ? Sommes-nous toujours dans le diocèse de Lokossa dont la récente naissance du giron du diocèse alors cosmopolite de Cotonou, donnait espoir d’affirmation de l’identité propre de ses fils par rapport aux autres peuples, et autour de la mission d’Agoué ? Sur le plateau Aja (environ les trois quarts de la population du Diocèse) les fils de la mission d’Agoué devront-ils se sentir étrangers, obligés d’apprendre une nouvelle langue pour évangéliser dans leur propre diocèse, ce que l’on était obligé de faire bon gré mal gré quand on était dans le giron de Cotonou ? Et le nom du jeune prêtre de renommée internationale en question était abbé Robert C. Sastre…

Satan va se servir habilement de la conjugaison de ces circonstances pour déboucher en peu de temps, sur ce que j’appelle désormais le péché originel du Diocèse de Lokossa : le refus de l’altérité au nom de l’unité. La confusion de l’unité avec l’uniformité. Et ce péché a réussi à traverser tous les cinquante ans d’existence du Diocèse en jouant au caméléon d’année en année. Sans nier la responsabilité des hommes, je n’hésite pas à parler de Satan car c’est bien à lui que profite le crime.

Au niveau de l’évangélisation, lors de votre ordination qui coïncide avec l’année de la naissance du diocèse, sur tout le plateau Aja, il n’y avait de présence protestante qu’à Devi, une petite église à Azové et des tentatives d’installation à Kuɖexwe dans la paroisse actuelle de Shikpi… Aujourd’hui entre Klouikanmɛ et Canveji, on compte plus de dix églises non catholiques. Imaginez combien il peut en avoir sur tout le plateau, désormais connu pour la recrudescence des sectes chrétiennes ! Pendant ce temps nous sommes occupés à discuter dans quelle langue il faut évangéliser le peuple. Cela ne peut servir qu’à lui seul, Satan.

Au niveau de la communion fraternelle, vous n’avez sans doute pas oublié à quelle point vous affectionniez le petit séminariste jusqu’à son ordination qui l’a éloigné du diocèse pour 20 années bien comptées. Les recherches de partages fraternels avec vous de ma part, ont débouché sur l’accusation que j’étais en train de soulever les prêtres natifs du plateau Aja contre l’évêque, depuis Parakou où j’étais en poste. Je suis allé tout droit trouver Mgr Robert Sastre, connu pour son amour de la confrontation, pour en avoir le cœur net. Il me répondit en insistant sur le caractère sub secreto absolu de sa révélation, que c’est de vous qu’il tenait ces propos. Je peux maintenant vous en parler puisque cela n’enlève ni n’ajoute plus rien à ses mérites terrestres.

Je devais donc garder un secret contre vous… heureusement que le Seigneur m’a donné un cœur qui sait gérer la trahison vraie ou supposée avec le souci de rester fidèle à son commandement d’amour. Comment la communion peut-elle se développer dans une telle ambiance diocésaine. Regardez vos relations avec vos autres frères, regardez leurs relations entre eux, depuis le premier ordonné après vous jusqu’au dernier et vous verrez que toute communion fraternelle est redoutée et traitée de rébellion contre l’autorité diocésaine ou de transgression contre l’unité du diocèse. Tout prêtre nouvellement ordonné est encouragé à se tenir loin de ses ainés. Car ils seraient tous mauvais.  Ainsi le péché originel du diocèse est avant tout un péché sacerdotal : un mal qui affecte la communion fraternelle des prêtres avec des répercussions graves au milieu du peuple de Dieu.

En effet un de vos frères de la famille Amoussou aurait un jour adressée cette question à un prêtre très influent dans le diocèse : pourquoi depuis le départ des missionnaires l’on a jamais vu un fils de la région servir comme curé d’Azové ? à mon humble avis, cette question est le signe qu’il ne comprend pas grand-chose à l’esprit chrétien et sacerdotal. L’on ne devient pas prêtre pour soi-même, pour sa famille, pour ses frères de sang ou de race. L’on devient prêtre pour les autres, pour les hommes de toutes races peuples et nations, même si Saint Paul dans son apostolat itinérant choisissait des leaders sur place avant de poursuivre son chemin. Ce qui n’enlève rien à cette vérité. Il n’est donc pas nécessaire que ce soit un fils d’Azové qui serve à Azové. Mais comment en est-il arrivé là ?

La réponse qu’il reçut est très éclairante à ce sujet. Il lui fut répondu que si l’on pouvait trouver un seul fils de la région digne de cette position on l’aurait mis là … la réponse sacerdotale est-elle plus chrétienne que la question du laïc ? à vous d’en juger. Selon moi elle met à nu un préjugé des personnes. De Nazareth que peut-il sortir de bon ? Il n’y donc pas de doute que le mal est de l’ordre de l’amour mutuel entre prêtres avant de se répandre par contagion parmi les laïcs. Qui cela peut-il servir si ce n’est Satan ?

Maintenant, comment expliquer que l’amour mutuel entre les fils de l’illustre mission d’Agoué ne soit pas d’office redoutée, même si cette communion ne va pas sans dire ? Parce que c’est bien la mission d’Azové qui est visée. Elle était une œuvre de Dieu comme toute autre mission. Mais elle avait cela de particulier, du point de vue conjonctures historiques, qu’elle venait contrecarrer la tentation de repli sur soi que recelait la création du nouveau diocèse.  Jusque-là, la vie de communion dans le giron de Cotonou suppose la prise en compte de l’altérité représentée par les autres nations de ce Diocèse : Mi pleŋ nyi Eda dekɛ viwe mi pleŋ nyi Yesu Nↄviɛwe miwa Gbͻgbↄn deka ŋmɛ ɖɛ. C’est cela la vraie communion chrétienne. Et elle n’est pas facile.

De ce fait, l’on a dû apprendre à parler d’autres langues que la sienne pour pouvoir servir à Covè (père Achille Noudehou) ou à Cotonou (Père Vincent Mensah,  Père Michel Sodjèdo). On a pu être tenté de n’en point apprendre du tout pour s’affirmer dans son identité propre (abbé Robert C. Sastre). Le cas de l’abbé Monsi Lucien Agboka, fils authentique d’Agoué chrétien, devenu très tôt évêque d’Abomey, exemple positif inégalable, est une démonstration historique que la communion chrétienne universelle née du mystère de l’incarnation est chose possible pour nous encore aujourd’hui malgré les difficultés.

La création du diocèse de Lokossa en mars 1968, donnait donc l’occasion d’éviter cet aspect pénible de la communion en se repliant sur sa propre identité. La mission d’Azové vient de nouveau, neuf mois plus tard, mettre les fils de la mission d’Agoué face à face avec les exigences de la vraie communion fraternelle dans l’église : l’unité fondée sur l’altérité et non sur la réduction au même. Mi pleŋ nyi Eda dekɛ viwe mi pleŋ nyi Yesu Nviɛwe miwa Gbͻgbn deka ŋmɛ ɖɛ.

Voilà pourquoi cette mission a été condamnée avec la dernière rigueur, non pas comme une erreur missionnaire quelconque, mais comme un crime abominable contre l’unité du diocèse. Si les romains dans leur volonté politique et guerrière énoncèrent la parole historique célèbre : Carthago delenda est (il faut détruire Catharge), et agirent en conséquence, ici naquit une volonté politique diocésaine qui inaugura l’ère de missio azoveensis delenda est (il faut détruire la mission d’Azové) : celle surtout du Père Raymond Harguindéguy et l’on agira en conséquence. Et l’avenir du diocèse de basculer dans le sens de la politique et de la guerre entre frères : Toutes les mesures seront donc prises pour l’anéantissement de cette mission dans sa spécificité jusqu’à la dernière trace.

Le Père Harguindéguy ne fera plus long feu à Azové, ni dans le diocèse. Des mesures seront prises pour l’extermination de son œuvre d’inculturation. Un édit sortit interdisant toute nouvelle composition de chants liturgiques à Azové. La guerre aux sorciers qu’étaient l’armée de catéchistes qu’il avait formés fut menée avec succès pour l’unité du diocèse et pour la gloire de Dieu : l’heure vient où quiconque vous tuera, croira rendre gloire à Dieu. Les documents écrits de son œuvre : dictionnaires, éléments de grammaire, journaux, enquêtes sur les us et coutume du peuple, écrites directement dans leur langue, traduction de certains livres de la bible, corpus de chants liturgiques etc. subirent tous le même sort : au fond du puits ou au feu, selon le témoignage récent de monsieur Gabriel Sobakin, ancien catéchiste encore vivant.

Pendant ce temps, au milieu du peuple, le retour au culte ancestral, à commencer par certains catéchistes, et l’avancée des sectes, faisaient rage … et nous n’avions pas d’yeux pour le voir. Pourquoi tant d’aveuglement et tant d’acharnement, pourquoi tant de passion, s’il s’agissait vraiment de l’unité qui est une œuvre divine ? Ce genre d’unité est-elle différente  d’une idéologie au service d’un programme politique ?

Sur quoi fondé-je l’affirmation de la naissance d’une volonté politique diocésaine ? A-t-elle vraiment l’unanimité des prêtres, pourriez-vous me demander, cher Père ? Eh bien ! Quand le petit séminariste sortit d’hôpital après votre ordination et rentra en paroisse par la suite, il fut fortement impressionné par l’ambiance de guerre et de démolition qui y prévalait alors. Plus tard, Il alla donc trouver l’évêque pour en savoir plus. Et l’évêque de lui répondre : je ne suis ni Aja ni Gen. Mais je ne peux pas aller contre une chose que soutiennent tous mes prêtres dans un diocèse où je viens d’arriver. L’unanimité semble donc sans faille autour de cette volonté politique, vous étiez sans voix bien sûr !

Sans nullement s’en douter, c’est dans le collimateur d’un clergé unanime que le petit séminariste tombera, lorsqu’en classe de première, sous l’égide de son curé, il composa des chants liturgiques et les enseigna au peuple. Il passera pour un dissident qu’un missionnaire leur préparait et il en deviendra pour de bon persona non grata. Avec le temps, son ordination sera un miracle de la grâce que Mgr Robert Sastre représentait pour ce diocèse.  Car il faut être lui pour ordonner un jeune homme dans ses circonstances.

Quand plus tard je rapportai ma rencontre avec Mgr Christophe Adimou à Mgr Assogba Nestor alors mon directeur spirituel, il me répondit étonné : c’est ce qu’il vous a dit ? Mais il s’agissait d’une question de dance à l’église ! L’étonnement du prélat montre bien qu’au moment de cette rencontre, la politisation avait déjà eu lieu. Et un problème liturgique se transforme en opposition Aja-Gen.

Ainsi naquit l’idéologie du clivage Aja-Gen encore tenace dans le diocèse. Idéologie fallacieuse car tous les Aja ne vivent pas sur le plateau dit Aja par Mgr Sastre. Et parmi les fils de la mission d’Agoué il y a des Aja : tels Moise Acakpo de vénérée memoire, Gaglozoun Benjamin etc. pour ne citer que les défunts ; mais ils ne sont pas les fils de la mission d’Azové et n’en ont ni l’histoire ni la sensibilité. Des confrères parmi eux peuvent sincèrement dire avec Mgr Christophe Adimou qu’ils ne sont ni Aja ni Gen. Et il y a plus de clivage entre eux (cf. les évènements autour de la mort de Mgr Robert Sastre) comme possiblement entre les fils de la mission d’Azové entre eux, qu’entre Aja et Gen. Ce dernier clivage peut n’être que pure fiction.

De fait, l’amitié intime est rare dans ma vie ; et parmi ces rares amis intimes fidèles, il y a des Gen. Parmi les personnes que j’admire le plus et qui sont mes modèles de vie sacerdotale et religieuse, les Gen sont les plus nombreux. Je ne serais pas surpris s’il en allait de même pour vous et pour la plus part de nos frères de la mission d’Azové, cher Fofo Jacques. Je ne serais pas non plus surpris que des frères de la mission d’Agoué puissent en dire autant que moi, mutatis muntandi, c’est-à-dire que leurs meilleurs amis se trouvent parmi leurs frères Aja.

Qu’on arrête de nous duper ! Qu’on arrête de .laisser Satan nous diviser pour mieux régner ! Et que cette question cesse d’être taboue dans le diocèse ! Le prétendu clivage Aja-Gen n’est qu’une mystification de plus pour nous maintenir dans le flou et pouvoir pêcher en eau trouble. C’est une idéologie au service de la recherche du pouvoir et de la domination. Nous sommes ici en face du phénomène bien connu de la politique qui se sert de la religion comme couverture ou comme échelle.

Insidieusement, une volonté politique est en effet en train de prendre en otage la mission chrétienne. Car l’idéologie que nous venons de dénoncer va solidement s’implanter comme critère de discernement de toutes les décisions pastorales et partant des nominations dans le diocèse, depuis le Père Harguindéguy jusqu’à nos jours.

Le saviez-vous, cher frère aimé, Fofo Jaques ? En 1998, il y a donc vingt ans environ, eu lieu une réunion sacerdotale à Hoky pour penser l’avenir du diocèse après le départ de Mgr Robert C. Sastre. Y aviez-vous été invité ? Préparer l’après-Sastre de son vivant est un acte politique historique indéniable de la part des confrères des assises de Hoky (peut-être leurs descendants ont-ils déjà tenu leurs assises pour l’après Mgr Victor Agbanou, puisqu’ils savent si bien devancer les évènements ?). L’unique chose que je sais de ces assises de Hoky de façon sure pour autant que mon informateur est crédible, c’est que la gestion de la situation créée par la mission d’Azové à partir du jour de votre ordination était au cœur de l’ordre du jour. Il fallait sans doute s’assurer qu’il n’y aura pas de recule dans la politique adoptée à ce sujet quand Mgr Sastre ne sera plus là. Le péché originel devient donc vision conditionnant tout programme d’avenir pour le diocèse…

Somme toute, la vénérable mission d’Agoué qui remonte jusqu’au début du dix-huitième siècle (1814), et à laquelle nous devons de très grandes figures pionnières en matière de leadership ecclésial au Benin,  a donné naissance à un type spécifique de christianisation. Celle d’Azové, née récemment au milieu du vingtième siècle dans le sillage de la découverte du miracle de canveji (conversions massives sans prêtre, inédites dans les annales de la SMA) par Mgr Louis Parisot, a également engendré une christianisation spécifique, dans les deux cas, grâce aux missionnaires SMA. Les deux formes de christianisation se découvrent pour la première fois à votre ordination. Il se produisit un choc historique, dont la gestion a débouché sur un péché qui devient un mal congénital au diocèse, mal aux conséquences encore vivaces cinquante ans après.

Ce péché engendra très vite une volonté politique monolithique destructrice de la communion fraternelle non seulement sur le plateau Aja, mais dans tout le diocèse. Car l’esprit politique (volonté de pouvoir et de domination), à distinguer de la politique tout court, est plus en syntonie avec la ruse et la duplicité et ne peut qu’être dévastatrice de la dilection fraternelle. Il engendre des guerres de destruction de l’autre dont l’altérité est gênante pour bâtir du nouveau qui n’est qu’une réduction au même, une uniformisation.

La dilection fraternelle ne saurait se développer là où prédomine l’esprit politique fait de soupçon des intentions autrui, de culture de la méfiance, d’érection des préjugés de personnes en règle de jeu, de la raison du plus fort qui vit dans la crainte d’un changement de rapport de force, d’un renversement de la vapeur, d’une révolution. Voilà, à mon sens ce qui a servi de creuset pour votre mystère douloureux, dont vous connaissez mieux que moi les tenants et les aboutissants.

Je me contente ici de ne mentionner que votre itinéraire sacerdotal. Où s’est déroulée votre vie sacerdotale ? Sur votre insistance pour aller servir en paroisse après des années de sacerdoce passées dans les études et l’enseignement, vous avez servi 4 ans à Agoué, autant ou un peu plus à Dogbo et certainement moins à l’évêché de Lokossa ; au plus donc, moins de quinze années de service sacerdotal dans votre diocèse au total. Le reste des cinquante ans fut investi ailleurs avant votre retour au diocèse pour votre retraite.

Les méchantes langues parleront d’exil forcé ou volontaire. Mais cette réalité-là n’existe pas pour un bon prêtre, fils de prédilection de Marie. Il la transformera en mission. Merci pour le silence et le courage dans l’épreuve dont vous nous avez donné l’exemple durant toutes ces longues années. Merci d’avoir conservé le sourire, que dis-je ? …votre grand rire jovial.

Pendant que l’ennemi a réussi à répandre et faire durer tant de souffrances durant cinquante ans, qu’est-ce que Dieu était à faire pour son peuple ? Il se sert de votre personne empreinte de simplicité et de candeur enfantine, pour faire éclater sa gloire.  En dehors de la gloire de la contagion vocationnelle déjà mentionnée, il veut se servir de vous pour guérir le péché originel de notre diocèse. Il veut se servir de vous pour l’avènement d’une dilection fraternelle sacerdotale vraie, qui n’ait rien avoir avec le repli sur soi, non seulement au milieu de vos frères du plateau Aja, mais aussi au milieu de ses fils de la mission d’Agoué. Il veut faire de vous, digne fils de votre peuple, ce qu’il a voulu dès le départ : un signe de contradiction qui conduise à la véritable communion sacerdotale dans ce diocèse.

Il veut se servir de vous pour que tous comprennent que toute création de diocèse sur fond d’évitement des difficultés inhérentes à la gestion de l’altérité, est une erreur monumentale. Un diocèse qui érige en règle de survie la peur de l’altérité ne peut engendrer un autre viable. Il va lui transmettre son mal congénital par hérédité. Avis à ceux qui rêvent à la création d’un autre diocèse comme rédemption de notre péché originel. Les deux entités ainsi engendrées, n’en seront pas plus viables si d’abord l’esprit politique ne cède pas le pas à la dilection fraternelle fondée sur une bonne gestion de l’altérité.

Apprendre en premier lieu à vivre dans la paix contre vents et marées, à coup de tolérance et de pardon mutuel sans cesse réitérés, et l’on saura se séparer dans la charité pour une meilleure croissance mutuelle au moment opportun, c’est-à-dire quand ce sera une exigence pastorale absolue en vue du bien de tous les peuples du diocèse et non pour la libération d’un groupe qui se sentirait (à tort ou à raison, peu importe) lésé, voire opprimé. Les vrais prêtres de Jésus-Christ doivent pouvoir régler ce genre de situation, là où elle existerait de fait, à coup de réconciliation tablant sur un dialogue franc révélateur de la vérité des faits connus de tous et dans l’esprit de charité chrétienne.

Vénérable Père, Dieu a jeté son dévolu sur vous pour qu’une volonté de réconciliation et de paix, basée sur la vérité jaillie de l’écoute mutuelle, se substitue à la volonté politique qui nous conduisait à la ruine par destruction mutuelle. Car nul ne détruit son frère sans se détruire lui-même à la longue. Owͻ nywɛ a owͻɛ na ɖokuewo, Ow vuɛn a owↄɛ na ɖokuewo disent les Gen. Voilà pourquoi, la destruction froidement planifiée de la communion fraternelle sur le plateau Aja, pour des raisons purement politiques, s’est soldée par l’anéantissement de la communion sacerdotale dans tout le diocèse.

En effet, au témoigne de Mgr Victor Agbanou faisant le bilan de ses années d’épiscopat au cours du jubilée d’or du diocèse, c’est précisément au niveau de la communion fraternelle entre les prêtres qu’il a le sentiment d’avoir subi un échec cuisant. Mais qu’il se console puisqu’il y a eu Houin… nous y reviendrons de suite.

Cher Fofo Jacques, avez-vous remarqué à quel point vous vous êtes rapproché de votre petit frère cette année 2018 ? Avez-vous senti l’éveil d’une communion fraternelle plus forte, avec comme conséquence le désir de nous fréquenter d’avantage ? Laissez-moi vous confier que je vis exactement la même chose avec plusieurs de mes jeunes frères qui semblent avoir jeté loin très loin, la peur de me fréquenter dont ils vivaient auparavant sous peine de voir compromise leur carrière dans le diocèse. Ils n’hésitent plus à se confier à leur grand frère, en insistant qu’ils reconnaissent en moi leur grand frère comme j’insiste pour reconnaitre en vous, avec fierté, mon frère ainé. Plaise au ciel que la même expérience fusse celle de tous mes frères du diocèse !  D’où cela vient-il à votre avis ?

Laissez-moi oser une réponse. C’est pure grâce. C’est la grâce du jubilée du diocèse. C’est la grâce de votre jubilée d’or sacerdotal. C’est le temps du mystère glorieux. La gloire de Dieu va se révélée en vous et dans notre diocèse. Nous avons atteint les tréfonds de la déconfiture en matière de communion fraternelle. L’heure de Dieu a sonnée. Nous ne pouvons plus continuer à vivre ainsi dans le futur. C’est le moment de la remontée fantastique. Nous avons intensément prié pour cela durant l’année jubilaire. Nous en avons demandé les grâces nécessaires. Elles furent accordées.

Le signe spectaculaire en fut l’insertion d’un imprévu dans le programme du jubilée en pleine réalisation et tendant déjà vers sa fin. Personne ne l’a vu venir, personne ne l’espérait plus. Dieu l’insère par la main la plus autorisée : son serviteur Mgr Victor Abganou. Il convoque illico presto, à la dernière minute, les Assises de Houin dont le programme met le doigt sur la plaie du diocèse. C’est ce dont tous avait soif. Tribune libre pour s’exprimer, se dire les griefs en frères pour un pardon réciproque fondé sur l’écoute mutuelle et la vérité qui en jaillie ; concélébration eucharistique autour de l’évêque : le Christ au milieu des ‘autre Christ’ (alter Christus), en vue de sceller spirituellement la communion fraternelle et implorer les grâces nécessaires pour continuer à en vivre.

Pendant cette eucharistie le Christ est descendu de façon spéciale à Houin pour la consolation de notre diocèse en détresse qui en ses prêtres se pressait autour de son pasteur pour crier son SOS vibrant vers Dieu. L’Esprit de réconciliation et de paix est descendu en abondance. Ce fut une pentecôte : l’effusion de l’Esprit de communion autour de l’évêque et de dilection fraternelle entre prêtres, à partir de Houin sur tout le Diocèse. Les Assises de HOUIN c‘est le sommet de la célébration du jubilé.

Dieu ne peut décevoir les espérances nées de la pentecôte de Houin. Il nous a exaucés et les grâces demandées sont accordées au-delà de notre attente.  Mais elles sont bien emballées dans le merveilleux coli du respect de Dieu pour la liberté humaine. Celui qui t’a créé sans toi, ne te sauvera pas sans toi (Saint Augustin)Chaque geste de réconciliation et de paix déballe ce coli. Chaque écoute patiente de l’autre, déballe ce coli. Chaque effort de préjugée favorable déballe ce coli… nous avons demandé, nous avons reçu ; la balle est désormais dans notre camp. La balle de la gloire de l’après jubilée est totalement dans notre camp…

Révérend Père Jacques, notre patriarche bien aimé, la révélation de la gloire de Dieu dans ce Diocèse donne occasion à celle de votre entrée dans le mystère glorieux sacerdotal. Votre gloire c’est de voir de vos yeux ce diocèse pleinement réconcilié et transformé par le don gratuit de Dieu qu’est la grâce du Jubilée diocésain, votre jubilée d’or. De tous vos confrères, vous serez le seul dont le jubilée aura été préparé par les fils unis des missions sœurs d’Agoué et de d’Azové. C’est un signe des temps nouveaux… C’est dans la mouvance de cette grâce que je vous écris. Si cette lettre vous parvient non pas scellée, mais ouverte au publique de ce diocèse, ce sera le signe du triomphe de la pentecôte de Houin et de votre propre entrée dans la gloire de Dieu. Okudoxwe loo, Fofo gagantↄ, Fofo aditi ? awonu jↄji nↄ Mawu ke ! (Bonne fête, grand frère très grand, que tu fais la joie de Dieu !).

 

Père Senyanu Louis Hondocodo.

 

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