décembre 12, 2018
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Qu’a-t-on fait des 60 ans de la République ?

DU DAHOMEY AU BÉNIN

Qu’a-t-on fait des 60 ans de la République ?

(Entretien avec M. Sylvain Akindès Adékpédjou, ancien ministre du Bénin)

Le 4 décembre 2018, le Bénin a célébré les 60 ans de sa constitution en République. Pour la circonstance, M. Sylvain Akindès Adékpédjou, ancien ministre de la République du Bénin, revient dans cet entretien sur les acquis et les faits marquants de la 1ère République du Dahomey à nos jours.

Il faut reconnaître que la création de la République n’est pas apparue comme un phénomène important dans l’actualité d’alors. Elle résultait tout simplement du fait qu’après le référendum du 28 septembre 1958, le seul pays qui a choisi l’indépendance, la Guinée Conakry, a aussitôt accédé à la souveraineté internationale. C’est dans cette précipitation que des Républiques ont été proclamées dans notre sous-région francophone, avec la création de la communauté franco-malgache.

Le phénomène de la proclamation est externe à notre pays, et la forme républicaine de la République française a été le choix fait par le Bénin. Tout s’est déroulé en dehors de l’Assemblée territoriale. Par conséquent, à l’occasion de notre accession à l’indépendance, la question de la nature de l’État n’est plus posée. Elle est déjà résolue. Probablement parce que dans certains pays africains, les contradictions étaient si importantes qu’il n’est pas évident que ce qui va ressortir au moment des indépendances soit une République, avec les contours des actions de la colonisation. Ces faits ont présagé le contour de l’État béninois.

La deuxième chose, c’est que cette période a permis à certains compatriotes, des députés du territoire, de s’initier à un minimum de gestion de l’état. En réalité, la gestion de l’État du Dahomey ou du Bénin, n’a commencé qu’en 1960. Selon moi, au lendemain des indépendances, les trois premières années ont marqué la première République. La IIe République est intervenue en 1963. Des coups d’État s’en sont suivis, avec la Révolution marxiste-léniniste qui a instauré la IIIe République. Après la Conférence des forces vives de la nation, nous sommes entrés dans la IVe République, si nous appelons République un État géré par une loi fondamentale.

Pendant la colonisation, l’influence des chefs traditionnels et des chefs de canton était déterminante dans la gestion de la colonie, donc, du nouveau territoire républicain. Les problèmes liés à l’impôt, à l’installation des infrastructures et au foncier dépendaient des structures traditionnelles. Par conséquent, on se dirigeait vers une transition entre la gestion du territoire marquée par la force militaire puis le recours aux chefs de canton et aux chefs traditionnels. Dans ce cafouillage, on a fini par confondre chefs de canton et chefs traditionnels.

À partir de 1958, la vision de la gestion du pays sans la présence physique des délégués du pays colonisateur est agitée. Pour cela, la formation des cadres de l’administration de l’État est envisagée de façon plus sereine, pour qu’au moment opportun, nous puissions disposer de cadres. En effet, tous ceux qui sont allés à l’extérieur pour se former s’envisageaient déjà comme cadres responsables au plan national d’un pays. Cela a créé un minimum de nationalisme. La vague de compatriotes ayant acquis la nationalité française était mal perçue, car ceux qui se rendaient dans l’Hexagone avaient la conviction que leur devoir était de revenir participer au développement du Bénin. Nous avons eu des cadres décents en cette période, qui sont rentrés pour encadrer les nationaux. Cette tranche de cadres a contribué de façon volontaire au développement du Bénin. C’est pour cela qu’à un moment donné, le combat politique s’est concentré à l’extérieur aux mains des structures étudiantes.

La création de ce territoire républicain a fait que toute velléité de sécession est mal vécue et inacceptable pour la conscience des uns et des autres. Puisque cette notion d’être dans un même pays ne résulte pas de notre culture. Elle ne résulte pas de notre histoire. Elle résulte seulement de la colonisation. C’est un élément positif qui demeure à mon avis un facteur bloquant. En ce sens que les réalités nationales, territoriales et prosaïques, sont différenciées d’une région à une autre. Dans cette globalité, l’impulsion donnée par la colonisation pour le développement était orientée vers l’extérieur. Tout ce qui était envisagé tournait vers la sollicitation des demandes de l’extérieur.

Lorsque la République a été proclamée, les cadres béninois venaient de toutes les régions. La volonté de faire évoluer ces régions a créé un stimulant. C’est l’action de ces couches à qui est revenue la responsabilité de gérer les structures administratives et de l’État, qui a animé la vie politique. Évidemment, chacun ressent ce que ressentent ses parents. Chacun comprend très bien le milieu duquel il est issu et les besoins de ces milieux. Cet état de choses a créé un impact stricto-régionaliste qui n’est pas l’opposition aux autres, mais la volonté de bénéficier soi-même de quelque chose pour sa région. C’est un effet à la fois négatif et positif. Dans ces conditions, on peut dire que le fait qu’on ait l’impression qu’on partage le même territoire devait être accompagné par le fait que le territoire n’est pas équilibré du point de vue de son développement.

La notion de pays n’est comprise que par les intellectuels parce qu’ils étaient mieux disposés à comprendre l’État, les élections. Au lieu de profiter de cette période pour faire en sorte que les relations entre les populations et l’État soient des relations normales, à savoir que l’État est une délégation de la population, une organisation de la société avec ses différences, ils ont développé chez nos populations la culture de la corruption en période électorale. C’est l’un des problèmes qui résultent de la définition du territoire appelé République. Et nous le traînons jusqu’aujourd’hui. Nous avons gaspillé les fruits du brassage culturel de la période coloniale.

Dans le domaine de la production, de toutes les cultures pendant que nous étions une République, il n’en est resté que le coton. Le tabac, le palmier à huile, et le karité ont disparu. Le Bénin avait des centres de recherche agronomique et les études sur le palmier à huile se faisaient à Pobè. Nous avons transféré cette expertise en Malaisie pour ensuite s’honorer que la Malaisie vienne faire le palmier à huile chez nous. La recherche génétique en agriculture était faite à Niaouli. Il n’y a plus rien aujourd’hui. C’est bizarre ! La couverture sanitaire et la notion d’indigent ont disparu. Ces acquis étaient dus non pas à l’effort des populations, mais aux prébendes et aux subsides envoyées de l’extérieur. Auparavant, les planteurs locaux n’étaient pas pauvres. Ils envoyaient même leurs enfants à l’étranger pour étudier.

Aujourd’hui, ce sont les fonctionnaires qui envoient leurs enfants étudiés à l’extérieur. L’État a perdu l’influence directe sur la population. En ce qui concerne la production, il y veillait parce qu’il avait de grands domaines avec le concours du service de développement rural. Aujourd’hui, je ne sais pas s’il y a encore des encadrements des petits producteurs. Je ne veux pas parler de la qualité de la formation. Vous savez bien que la qualité de la formation dépend de la qualité des enseignants. Je ne sais pas si les enseignants que nous avons de nos jours sont d’une qualité supérieure. On se plaît à dire qu’on est le quartier latin de l’Afrique. Une fierté mal venue.

Si c’est quelqu’un qui vient d’ailleurs qui me donne la fierté, il ne voit que ses intérêts à lui. Je considère que nous nous sommes gargarisés de cette fierté, et toute la nouvelle génération psalmodie cela sans comprendre de quoi il était question. À l’époque coloniale, l’administration du territoire sous régional était assurée en majorité par des Dahoméens. Au Soudan français, au Tchad, en Mauritanie, au Niger, en Haute Volta, en Côte d’Ivoire, des Dahoméens occupaient des postes stratégiques de responsabilité. Ils étaient des cadres efficaces et compétents de l’administration coloniale. Étant donné la pauvreté du pays et ses structures agricoles, les Dahoméens voyaient leur salut dans l’administration mais pas l’administration de leur pays. C’est de là qu’est advenu le quartier latin.

L’homme béninois que nous avons bâti pose problème. On en est aujourd’hui à l’homme dont la  réflexion n’est plus profonde. Notre connaissance de l’homme nous sert à mystifier plutôt qu’à instruire. Au plan culturel, je considère que la période révolutionnaire est la meilleure, au point de regretter la vision culturelle qui se développe aujourd’hui. L’accent était mis sur les cultures nationales, et les grands artistes béninois qui ont émergé sur la scène internationale sont le produit de la Révolution marxiste-léniniste, parce qu’ils apportent quelque chose de leur culture au monde. Du point de vue de la culture, le contenu des chants a diminué. Les objets d’art avaient une signification spirituelle.

Aujourd’hui, la conception qu’on en a est influencée par le goût de l’acheteur. Sur le plan religieux, j’observe un écart entre les groupes et la tendance. Nous avons raté beaucoup de choses. Nous assistons à la destruction des acquis de notre République de telle sorte que ces acquis n’ont pas été intégrés à l’homme. L’État n’est pas perçu comme une chose qu’on a voulue soi-même. Ce qu’on devrait léguer à la jeune génération, c’est la réflexion critique pour rechercher le sens dans lequel le pays doit avancer. Le premier héritage à laisser à la jeunesse, c’est la conviction que l’État n’appartient pas uniquement aux intellectuels, et que les populations doivent se sentir impliquées dans la gestion de la chose publique. Ensuite, il faut apprendre aux jeunes à cultiver l’esprit critique qui leur permet de transformer une société et d’améliorer ses institutions.

Propos recueillis par Guy DOSSOU-YOVO


Quelques repères historiques

  • 28 mai 1957 : Sourou Migan Apithy forme le premier Gouvernement du territoire du Dahomey en tant que Vice- président du Conseil de Gouvernement.
  • 4 décembre 1958 : Le Dahomey est proclamé République.
  • 1er août 1960 : Hubert Maga, en tant que Chef d’État, Premier Ministre proclame l’indépendance du Dahomey.
  • 11 décembre 1960 : L’organisation des premières élections législatives et présidentielles à l’avènement de la République.
  • 29 décembre 1960 : Le président élu Hubert Maga forme son Gouvernement.
  • 28 octobre 1963 : Premier coup d’État. Le président Hubert Maga a été renversé par le colonel Christophe Soglo, alors Chef d’État-major des forces armées dahoméennes. C’est le 1er d’une longue série de coups d’État.
  • 26 octobre 1972 : L’avènement du Gouvernement militaire révolutionnaire mis en place à la suite d’un coup d’État organisé par des officiers de l’armée. LeChef de bataillon Mathieu Kérékou était désigné Président de la République, Chef de l’État.
  • 19 au 28 février 1990 : Organisation de la Conférence nationale des forces vives de la Nation qui a engendré l’ère du Renouveau démocratique.
  • 10 mars 1991 : Organisation de l’élection présidentielle. À l’issue du scrutin, Nicéphore Dieudonné Soglo a été élu le premier président de l’ère du Renouveau démocratique.
  • 18 mars 1996 : L’organisation de la deuxième élection présidentielle de l’ère du Renouveau démocratique emportée par Mathieu Kérékou. Il a fait deux mandats successifs.
  • 19 mars 2006 : L’organisation de la quatrième élection présidentielle de l’ère du Renouveau démocratique. Yayi Boni a été élu. Il sera réélu en 2011 pour un second mandat.
  • 20 mars 2016 : L’organisation de la sixième élection présidentielle de l’ère du Renouveau démocratique. Patrice Talon est élu et son mandat court jusqu’en 2021.

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